Chapitres sans zique

Jeudi 17 mai 2007

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 10h40

 

Tetsuo, Mi-Yung, Li Ann, Uzima et Jamal glissèrent hors de la manta des Ivan jusqu'au hangar qu'ils avaient choisi.

Il y restait encore une bonne vingtaine d’appareils. Comme convenu, tandis que Tetsuo et Mi-Yung supervisaient les derniers départs, Uzima, Li Ann et Gerhard s’approprièrent l’une d’elles. Il fallait aller chercher Jamal à leur point de rendez-vous, en espérant qu’il fût encore vivant malgré l’amputation qu’il avait subie…

Li Ann avait décidé de partir avec eux. Elle allait peut-être accepter l’offre d’emploi de sa « filleule »… Travailler en famille était une chose qu’elle n’avait  jamais connu. Et puis la solitude finissait par lui peser… Passer si près de la mort donnait envie d’un peu de sécurité. Au moins pour quelques temps.

De son côté, Tetsuo, toujours enragé à l’idée de se faire expulser de « ses » tours par une bande de gueux, se contenait. Aussitôt que tout le monde aurait embarqué, il aurait les mains libres pour s’occuper du réseau de PH, et en particulier de son « père ». En plus de la tête de Smith, ils avaient récupéré le professeur Sato, qui l’attendait sous bonne garde dans sa manta personnelle. Il leur serait certainement utile. Et si cela ne suffisait pas pour déboulonner le robot qui dirigeait Mutsuhito, Kruger l’avait assuré de son soutien. Il disposait aussi de celui de Mi-Yung, dont la fidélité avait été amplement prouvée par l’histoire que leur avait narrée Ivan l’aîné. Elle obtiendrait un poste plus conforme à ses mérites – et plus proche de lui.

 

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 12h12

 

Voilà, les Twins était entièrement tombées aux mains des insurgés… Qui avaient déjà commencé à s’entretuer, si l’on en croyait Flow R., connectée par l’intermédiaire du Réseau aux mouchards encore fonctionnels. Pour l’instant, l’essentiel des échauffourées se livrait entre joks et nachris, et il était difficile de dire s’il s’agissait de mouvements prémédités ou spontanés.

Toujours était-il que les nachris semblaient avoir légèrement pris le dessus.

Avec la disparition du réseau des PH et l’instabilité « mentale » qui en résultait chez ces derniers, joks et nachris devaient être plus ou moins livrés à eux-mêmes, à cette différence près que la Trinité avait peut-être mieux que Towk encaissé la rupture de leurs liens, et surtout le ver qu’Ivan l’aîné leur avait balancé dans la tronche.

Celui-ci avait flingué une partie de leurs routines de base, notamment celles concernant la perpétuation de la boucle instaurée par Kusaka père. En gros, ce qui restait de leur intelligence devait se trouver une raison de vivre, un peu comme Flow R… La tournure des événements indiquait qu’ils avaient dû trouver leur motivation dans le pouvoir.

Il devenait urgent de foutre Towk sur la touche et de reprendre les joks en main… C’était pourquoi ils avaient tout les trois enfilé des fringues de joks et Ivan l’aîné cherchait pour pénétrer dans la tour une ouverture relativement proche du sommet, où Towk avait établi ses quartiers provisoires.

Mais pour l’heure, Ivan le jeune avait l’esprit plus occupé par sa propre image. Se contempler et s’entendre soi-même était définitivement troublant. D’un autre côté, il était intéressant de découvrir comment les autres le percevaient : un branleur irresponsable, au regard parfois voilé par la folie. Le problème était qu’Ivan l’aîné se comportait forcément de la même façon et qu’ils se surprenaient régulièrement à s’observer. Ce fut gênant, au début, avant qu’ils ne réalisent que la gêne n’avait pas plus lieu d’être entre eux qu’entre des jumeaux, ou bien les meilleurs amis du monde… Après tout, chacun était pour l’autre la personne qu’il connaissait le mieux, jusqu’aux plus intimes de ses pensées…

 _Oh puis merde, on va pas se faire chier, décida Ivan l’aîné. Tant pis pour l’atterrissage ; je fais tourner l’appareil en pilote automatique au-dessus de la tour et on y va. On trouvera bien une brèche où entrer…

Ils se retrouvèrent bientôt sur la rampe arrière de la manta, environ à deux mille mètres d’altitude… Dans les nuages, quoi. La vache, ça faisait haut…

Dix mètres de glisse plus loin, ils se déplaçaient sur la façade gigantesque de la tour, à la recherche d’une ouverture. Ils ne tardèrent pas à tomber sur un panneau de plexos défoncé, par lequel ils purent s’introduire dans le bâtiment.

C’était encore le bordel, dans le coin… Néanmoins, il ne semblait pas y avoir trace des nachris, pour le moment. Il y avait seulement des joks – SM, pour la plupart – et des mecs qui zonaient, les bras chargés de camelote. A en croire les bribes de conversation qu’ils percevaient, les nachris progressaient, plus disciplinés et surtout plus nombreux. On sentait chez les joks le genre de flottement apparaissant quand un chef perdait le contrôle de la situation…

Ils empruntèrent le puits ascensionnel de diamètre réduit réservé aux très rares privilégiés bénéficiant d’un droit d’accès à ces étages. Personne ne les gêna durant leur trajet vers le sommet, malgré la surprise affichée par certains, montrant qu’ils reconnaissaient les Ivan. Heureusement que Flow R. avait passé une cagoule, parce que ceux qui l’avaient côtoyée ne leur auraient certainement pas foutu la paix.

Ils arrivèrent rapidement au dernier étage : un immense bureau/loft faisant facilement ses huit cent mètres carrés, dont les murs transparents se rejoignaient trois ou quatre cents mètres au-dessus de leurs têtes pour former la pointe de la tour. Des cloisons basses ou bien des haies de plantes le divisaient en plusieurs parties, décorées et meublées chacune suivant un style particulier : occidental, japonais, chinois, coréen, indien, africain…

Les quartiers de Kusaka « père » lorsqu’il était en déplacement ici.

Une bonne cinquantaine de SM stationnaient là, inquiets. Ce fut vers le centre du « loft » qu’ils découvrirent Towk dans un canapé, les coudes sur les genoux et la figure enfouie dans ses mains crispées.

Un jok l’avertit qu’ils approchaient et il leva les yeux sur eux.

Un regard de dément. Un visage parcouru de tics nerveux. Une mâchoire contractée.

Le virus d’Ivan l’aîné avait fait du beau boulot… La vision des deux Ivan n’arrangea probablement pas sa « cervelle ». Flow R., après qu’elle eut ôté sa cagoule, ne fit qu’empirer son état.

Il s’immobilisa quelques secondes… Avant de brandir brusquement son tokamak pour envoyer au petit groupe une volée de boules d’énergie à fréquence maximale. La massue de Flow R. surgit instantanément dans ses mains, virevoltant autour d’elle dans un halo blanc qu’aucun des projectiles ne réussit à franchir.

Les hommes de Towk ne captaient rien… Leur chef ne les appelant pas, ils restèrent à l’écart.

Eliminer Flow R. n’aurait en temps normal posé aucun problème à un androïde disposant de la puissance de Towk, mais les perturbations dues au virus, à la disparition du réseau de PH ainsi qu’aux changements historiques imprévus nuisaient à son efficacité. Il était méchamment aux fraises, quoi.

C’était prévu ; Flow R. allait pouvoir profiter de l’avantage que lui procuraient les hésitations et les approximations de son adversaire. Elle le canarda à son tour. Ca obligea Towk à  se lever de son trône, à la fois pour se protéger du tir extrêmement précis de l’androïde et pour venir engager le combat au corps à corps, sur ses glisseurs.

Autour d’eux, tous les joks observaient maintenant le spectacle.

Etrangement, l’action avait l’air d’être profitable à Towk, qui récupérait peu à peu la fluidité de ses réflexes…

Il venait d’expédier Flow R. quelques mètres en arrière, d’un coup droit qu’elle avait réussi à parer sans toutefois parvenir à en contenir la force.

Elle s’inclina sur son arrière-gauche, juste à temps pour esquiver le revers qui suivit, destiné à lui arracher la tête.

Elle contre-attaqua d’un magistral coup vertical qui écrasa la clavicule de Towk, le déséquilibrant brutalement et l’envoyant rouler au sol.

Sans lui laisser le temps de se relever, elle l’arrosa de boules d’énergie jusqu'à ce qu’il disparaisse derrière une myriade de sphères blanches à puissance maximale.

Un humain ne s’en serait pas remis de sitôt.

Lui se releva soudainement alors que Flow R. était toujours en train de tirer, sa peau synthétique arrachée laissant apparaître en de multiples endroit son squelette maculé de sang artificiel. Ses trois yeux étincelaient de la plus pure des folies.

Il se précipita vers elle en rugissant et frappa de toute sa force, à la taille. Ca visait à la briser définitivement en deux, mais elle para in extremis. Si ça lui évita un coup fatal, elle en perdit tout de même son arme, qui vola contre une des parois de plexos.

Il se précipitait déjà pour le coup de grâce quand les Ivan se joignirent à la partie. Leurs massues lui auraient pulvérisé la tête s’il ne s’était pas dérobé juste à temps.

Sur le point de contre-attaquer, il hésita. Ses yeux allaient nerveusement d’un Ivan à l’autre, donnant l’impression qu’il n’était pas foutu de choisir une cible.

Les Ivan, eux, savaient très bien ce qu’ils avaient à faire. Avec un synchronisme parfait, ils se ruèrent sur Towk. Un revers sur sa droite, un coup droit sur sa gauche.

Il resta complètement passif tandis que ses deux épaules se faisaient réduire en miettes.

Il tomba à genoux et s’immobilisa.

Ses hommes n’en croyaient pas leurs yeux.

Les Ivan lui braquèrent leurs flingues à balles explosives dessus.

Towk fut déchiqueté.

Les Ivan s’approchèrent alors de sa dépouille mortelle, dont ils extirpèrent des os qu’ils jetèrent aux joks.

_C’était un putain de robot, leur révélèrent-t-ils. Vous vous êtes fait baiser !

Pendant que les « ossements » passaient de main en main, un SM échangea des regards interrogateurs avec plusieurs autres joks qui hochèrent la tête, puis s’avança vers les Ivan. Grand et sec, visage anguleux tatoué à la façon d’un pierrot, cinq crêtes métalliques en dents de scie plantées sur son crâne rond, d’avant en arrière.

_Tu… Vous avez buté Towk, commença-t-il en les fixant alternativement. Sa place vous revient. D’habitude on décide de ces choses au cours d’un duel, mais là… Un putain de robot n’aurait jamais dû nous donner d’ordres.

Il avait l’air complètement abattu, désemparé. Certains auraient du mal à se remettre de la nature réelle de leur idole…

_Ouais. C’est vrai, répondit Ivan l’aîné. Maintenant que c’est réglé, on va niquer les nachris ?

Cinquante poings armés se levèrent, cinquante gorges hurlèrent.

C’était fait. Les Ivan avaient pris le pouvoir.

 

* * *

Seattle, 25 juillet 2097, 12h39

 

_Monsieur Kusaka ?

_Oui, Ishihara ? fit distraitement le jeune homme, perdu dans la contemplation de la vue sur la mégapole que lui offrait sa manta.

_On nous informe que Rhéa vient d’exploser.

 

 

 

FIN

Par K. Loo
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Mercredi 16 mai 2007

Il se contenta de hausser les épaules.

_Sans lui – et moi –, Kusaka et Ishihara y passaient… lui rappela Ivan  l’aîné. Donc notre plan était plus que valable.

_Tu fais chier, quand même… reprocha Ivan le jeune à son alter ego. T’aurais pu attendre un peu.

_J’ai hésité, j’avoue. Mais je pouvais pas être certain que tout se passerait bien comme pour moi. Avec les changements que j’ai apportés, y’aurait pu y avoir un imprévu.

Kusaka soupira.

_J’imagine que je te dois des remerciements ?

_Te donne pas cette peine, c’est déjà fait, répliqua Ivan l’aîné. Comment tu crois que je suis arrivé ici ?

_D’accord, c’est la raison de cet accès d’altruisme, comprit Li Ann. Tu voulais retourner dans le passé… Pour quelle raison ?

_Pour Flow R. Elle est morte devant moi, dans leur saloperie de gaz qui m’a aussi niqué le bras.

_Morte ? Je croyais que c’était un PH ?

_Je l’ignorais, en fait. Grâce à un certain enculé qui s’est bien gardé de m’en avertir avant mon départ dans le passé.

Il foudroyait Kusaka du regard.

_Quand on a ramené Kusaka en haut des Twins, il a fait intervenir des renforts à l’extérieur. Les mantas ont vite repoussé l’émeute, et les gusses qui traînaient dans les Twins se sont faits dégager… Ce qui ne sera pas le cas aujourd’hui, avec toutes les mantas et tous les androïdes qu’on a mis hors d’usage.

» Après l’analyse de la tête à Smith, ils ont facilement pu mettre le réseau de PH hors d’état de nuire. Faut dire que les PH étaient bien ébranlés par l’enchaînement de perturbations historiques… Leur programmation était trop mise à mal pour leur assurer un fonctionnement optimal. Ils devenaient cinglés, quoi. Et en ce moment, ils doivent être encore plus à la ramasse…

» Finalement j’ai pu demander à Kusaka de me renvoyer l’ascenseur : un ticket pour le passé, afin de récupérer Flow R. J’imagine qu’il était trop heureux de payer sa dette tout en se débarrassant de moi, donc il a accepté direct. Quelques mois d’enseignement intensif pour me mettre au parfum des technologies l’époque, et j’étais parti, avec des armes, les derniers programmes de piratage et, surtout, un PH personnel.

_Il a accepté de te laisser rôder librement dans le passé avec des armes et  un PH ? s’étonna Li Ann.

_Ouais. Ils ont un peu revu leur conception du voyage temporel, à la lumière des derniers événements… En fait, ils ont remis au goût du jour une théorie un peu désuète… La théorie d’Everett, je crois. Sur les univers parallèles. Ils l’ont préférée à ce dont on avait eu l’intuition, Ivan et moi. Sauf qu’ils n’avaient toujours pas réussi à démontrer qu’elle était plus valable que la nôtre, au moment où je me suis tiré.

» Kusaka père et son robot sont partis du principe que l’Histoire se déroulait sur une « ligne temporelle », dans un univers unique où le présent et le futur pouvaient, euh… interagir. Mais le fait que l’univers engendré la première fois par la mort de Kusaka fils persiste alors qu’il est aujourd’hui encore vivant flingue cette hypothèse. Et puis c’est vrai que j’ai toujours trouvé bizarre qu’on puisse « disparaître » comme ça, pfout, parce qu’un guignol est allé faire quelques conneries dans le passé.

» Avec la théorie d’Everett, ça s’explique. Et le reste, aussi : la disparition du « premier » Kusaka fils et de Li Ann, la rencontre de Kusaka fils avec son double, l’apparition dans le passé de l’aïeule à Kruger…

» J’ai complété les schémas que j’avais faits chez les SM, fit-il en se levant.

Il sortit un portable de sa poche ventrale et le disposa par terre, au milieu des deux rangées de sièges. Puis il retourna s’asseoir en bidouillant son mufo. Les dessins d’Ivan apparurent.

_Tout d’abord, Kusaka père se barre en 1990 et crée un nouvel « univers »… On va l’appeler l’univers 0. Dans cet univers, Li Ann et Kusaka fils sont partis en 2008, en créant deux nouveaux univers 0.1 et 0.2. Et en disparaissant définitivement de l’univers 0. Ce qui a conduit à la conception de Kusaka robot, dont l’arrivée en 1990, où il est tombé sur Kusaka père, a engendré l’univers I. Bien sûr, y’a gros à parier que des Kusaka robots soient eux aussi partis de 0.1 et 0.2, ce qui a dû donner d’autres fourches « dimensionnelles » à partir de 1990. Mais comme Kusaka robot nous a dit n’avoir rencontré qu’un seul perturbateur en 1990, on va dire qu’on s’en branle et qu’on est bien dans l’univers I. Ou du moins dans les univers qui en ont découlé.




Il afficha un autre hologramme.

_Ce qui nous concerne le plus directement est donc parti de cet univers I. Kusaka robot a balancé son « fils » en 2008, et contre toute attente celui-là est revenu… Après s’être lui-même tué dans le passé. Ca veut dire qu’on est dans un univers dérivé de l’univers I.2 engendré par la présence de deux « Kusaka fils ». Et l’existence de Kruger nous prouve qu’au moins deux Li Ann sont apparues en 2008... On serait donc dans un univers I.2.2 ou plus, découlant de la présence multiple de Li Ann.




_Voilà, c’est ce qu’on a déduit du bordel qui nous est arrivé… Pas étonnant que Kusaka le robot soit devenu barge ; il n’était même pas en mesure de l’envisager. Ce qui nous amène à une autre question : avec une compréhension si foireuse de la structure du temps, comment Kusaka l’humain a-t-il bien pu réussir à concevoir une machine temporelle qui marche ?

_On peut se le demander, effectivement… opina Kruger.

_Et si… commença Ishihara. Et s’il n’avait pas conçu sa machine tout seul ? S’il avait été assisté par quelqu’un qui en savait trop pour son époque ? Un autre voyageur temporel, par exemple…

_Vous voulez dire qu’on l’aurait influencé de la même manière qu’il a influé sur les progrès scientifiques depuis 1990 ? fit Kusaka.

Ivan l’aîné hocha la tête.

_Vous aviez fait la même supposition, la dernière fois que je vous ai vus. Si vous avez vu juste, celui qui l’a aidé s’est bien foutu de sa gueule. Ca revient à filer une bagnole à quelqu’un en lui disant qu’il peut rouler sur les murs avec… Enfin, une bagnole de mon époque, hein.

Pendant un instant, tout le monde se tut. Ce fut Ivan le jeune qui brisa le silence.

_Et Flow R. ? Comment tu l’as récupérée ? J’imagine que c’était toi le type à moto qui a essayé de l’embarquer avant leur attaque au gaz… Je comprends pourquoi il m’a sauvé la peau.

_Ah ouais. Flow R. Il s’agissait bien de moi. Après qu’elle m’ait repoussé, je suis resté pas loin. Comme elle avait réussi à m’échapper malgré mon décupleur, j’avais percuté que c’était un robot… C’est pour ça que je l’ai laissée dans le gaz, au lieu de l’en sortir avec toi… J’espérais que ça la neutraliserait. Donc, une fois que leur gaz solidifié s’est dissipé, j’ai récupéré son « cadavre » et je me suis cassé pour rejoindre mon PH.

» Son corps avait salement morflé. Les PH ont beau être beaucoup plus solides que nous, ils ne sont pas faits pour résister à un gaz de combat prévu pour écrabouiller des blindés… Elle tenait à peine en un seul morceau ; j’avais l’impression que seule la cagoule de sa thermop empêchait sa « cervelle » de dégouliner de son crâne…

» J’avais pas voulu risquer mon PH dans ce bordel, donc je l’avais laissé à l’écart. C’est lui qui a ressuscité Flow R. Le fonctionnement du corps synthétique de ces trucs-là repose sur un nano-système dont les machines servent aussi bien à ce qui tient lieu de réactions moléculaires qu’à l’entretien et à la régénération du corps. Malgré tout, celui de Flow R. était pas loin d’être foutu, son « sang » s’écoulait par tous ses orifices… C’était vraiment moche.

» Alors il lui a fait don de ses nano-machines. C’était bizarre à regarder : il a plongé les mains dans son ventre, et la restauration du système s’est opérée. Un peu comme s’il s’était vidé de son sang au profit de Flow R… Ses fractures se sont réduites, ses plaies refermées et son cerveau s’est reconstruit. Le PH en a également profité pour lui transmettre sa mémoire et la couper du réseau de PH – on avait prévu ce genre d’opérations, avant notre départ, pour tout désorganiser. Et il est « mort ».

» A son réveil, elle s’est retrouvée dans une situation pas vraiment prévue dans sa programmation : l’autonomie. Elle m’a aidé à pénétrer le système pour contacter Kruger, puis à y balancer le ver, par l’intermédiaire des canaux  de communication sécurisés de la manta que Kruger nous avait livrée.

Flow R. vint s’accroupir devant Ivan le jeune.

_Ma finalité – servir Mutsuhito – avait aussi été « effacée » par le PH, donc j’avais perdu ma principale raison d’être, expliqua-t-elle. Mais dans l’optique de se mêler aux humains le plus discrètement possible, les routines de base des PH intègrent toujours des ersatz d’instincts humains induisant des besoins, donc des désirs, des plaisirs, des « douleurs »… Tout ce qui donne sa consistance et sa raison d’être à la vie d’un humain.

Ivan le jeune était sceptique.

_T’es en train de m’expliquer que t’es humaine, en fait ?

Elle sourit.

_Non, pas exactement. Disons que je possède un grand nombre de bases comportementales « innées » correspondant à celles des hommes, que les processus régissant le fonctionnement de mon corps sont similaires à ceux des hommes… Et que je suis de toute façon un être pensant à part entière, capable d’évoluer et de s’adapter, au même titre qu’un homme.

Li Ann était réellement captivée. Un robot « conscient », c’était une première… Si elle n’en rajoutait pas, naturellement. Elle se méfiait encore de ces PH, malgré l’assurance dont faisait preuve Ivan l’aîné.

_Dis-moi, qu’est-ce qui te pousse à rester auprès d’Ivan, maintenant que te voilà devenue « indépendante » de ta programmation de base ? s’enquit-elle innocemment.

_Je n’ai été libérée que des objectifs en rapport avec le réseau des PH… Mais ce qui fait de moi un être pensant estime intéressant de fréquenter Ivan – les Ivan – pendant quelques temps. Comment dire… Mon corps se « sent bien » à leurs côtés, car ils répondent à certaines routines de besoin… Pour l’instant, il s’agit des rares êtres de ce monde à connaître mon existence et à l’accepter, par exemple. D’ailleurs c’est un peu à eux que je la dois, non ?

Li Ann hocha la tête, ironisant secrètement. Après tout, peut-être que c’était une androïde, plutôt qu’une extra-terrestre, qui convenait à la graine de psychopathe qu’elle avait ramené en 2097… Puis elle réalisa qu’elle assistait à quelque chose de capital dans l’histoire du monde : l’émergence d’une nouvelle forme d’intelligence, dissimulée au sein même de l’humanité… Quelles allaient en être les conséquences ?

Quant au jeune Ivan, fasciné, il ne pouvait détacher son regard de Flow R.  C’était incroyable, comme elle avait l’air à la fois humaine… et inhumaine. Il ne savait pas ce que c’était, mais quelque chose l’attirait irrésistiblement vers elle, avec encore plus de force que lorsqu’il la pensait  humaine.

Elle tourna son visage vers lui. Plongeant une fois de plus son regard dans ses superbes yeux, il identifia enfin la lueur nouvelle et si envoûtante qui les éclairait.

L’innocence.

Par K. Loo
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Mercredi 16 mai 2007

* * *

Au-dessus des Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 09h46

 

La manta avait grimpé à six mille mètres et stabilisé, loin au-dessus des Twins. A cette altitude, personne ne les inquiéterait.

Mi-Yung était revenue à elle dans les bras de Kusaka. D’après ce qu’elle pouvait en juger, ils se retrouvaient maintenant en sécurité dans une configuration inédite, où tous étaient alliés. L’attention générale semblait maintenant tournée vers le cannibale drogué qui faisait face à une inconnue en thermop, décagoulée. Une jok.

Ivan, la tête sanguinolente de Smith à la main, n’avait toujours rien trouvé à dire ou faire.  Il restait là, planté comme un con devant Flow R.

Personne ne pipait mot ; le temps paraissait en suspens.

Finalement, il lâcha son « trophée » pour avancer sa main vers ce visage qu’il croyait perdu. Mû autant par le désir de le toucher que par celui de s’assurer qu’il n’était pas holographique, il suivit délicatement ses contours du bout des doigts. Puis il s’approcha doucement, comme si un mouvement trop brusque pouvait faire s’évanouir cette apparition, et l'embrassa. Tendrement. Longuement.

Quand il s'écarta, toujours aussi lentement, il tenait Flow R. par les épaules, ses yeux plongés dans les siens.

_Je t’ai vue mourir… Il s’est passé quoi ?

_Pas mal de choses, répondit une voix encore plus familière.

En cherchant d'où elle provenait, il tomba sur les tronches ébahies des autres. Suivant la direction de leurs regards, il se découvrit. Lui-même. En thermop, sans cagoule. Dans l’encadrement de la porte du poste de pilotage.

C’était dingue ; il venait voilà seulement quelques minutes de penser à…

_Ouais, fit son « double ». Ton idée était pas si conne, tu vois ?

_Quelle idée ? intervint Li Ann. Et vous êtes… Tu es… Ivan ?

_Tu veux me toucher, pour t’en assurer ?

Elle put vérifier qu’il ne portait effectivement pas sa cagoule.

_Et si tu étais un robot ? hasarda Kruger. Kusaka, as-tu encore ton gadget sur toi ?

Celui-ci lui tendit son « détecteur d’androïdes », dont elle se servit sur Ivan « bis » qui se prêta gracieusement au test… Négatif.

_Ca y est ? Je suis crédible, en Ivan ? Venez. Ca risque d’être un poil long.

Il les emmena aux sièges destinés aux troupes. Ceux-ci étaient disposés en huit rangées se faisaient face de part et d’autres de quatre allées parallèles, courant du poste de pilotage à la rampe arrière.

Leur mystérieux sauveteur se choisit une place en plein milieu et les invita à s’asseoir autour de lui. Seule Flow R. resta debout, à proximité, un flingue à la main. C’était spartiate mais bienvenu, après les derniers événements.

Se contempler et s’écouter ainsi était plus que bizarre, pour Ivan. Dérangeant, même. D’une part, il était confronté à tous les défauts qu’il déplorait habituellement chez lui lorsqu’on le filmait, et d’autre part il se sentait « de trop »… Comme s’il avait une personnalité insignifiante au point d’en être réduit à parasiter celle d’un autre. Par contre, il ne lui avait fallu que quelques minutes pour se découvrir avec lui une complicité telle qu’il n’en avait jamais connu avec personne. Forcément. Difficile d’être plus intime avec quelqu’un qu’avec soi-même… Ivan se trouvait ainsi dans l’incapacité de décider s’il avait envie de trucider son double ou de fraterniser avec.

_Alors ? Vas-tu nous révéler d’où tu viens ? Ou plutôt, de quand ? s’enquit Li Ann.

_Oui, de quand. De dans à peu près six mois, on va dire. Mais reprenons depuis le début… Quand vous analyserez la tête qu’Ivan a emportée, vous découvrirez que ce monsieur Smith était presque en permanence relié à d’autres androïdes de son modèle… A tous les PH en service, pour être précis. Ils formaient une sorte de « réseau dans le Réseau » qui leur conférait  une capacité de calcul et de réflexion assez sensationnelle… A leur propos, vous ne connaissez pas encore les identités des principaux d’entre eux : Towk, la Trinité nachris, Kusaka père et… Flow R.

Là, tout le monde fut calmé.

_Je n’aime pas qu’on se fiche de moi, Ivan… finit par le menacer Kusaka.

Le double s’esclaffa.

_Deux choses : t’avise pas de la ramener si tu veux pas te faire jeter dehors sans antigrav, avec ta grognasse. Si t’es encore vivant, c’est uniquement parce que je le veux bien… Ensuite, tu pourras toujours dépiauter la tronche à Smith pour te rendre compte par toi-même à quel point tu t’es fait baiser par ton soi-disant paternel. Ivan, file-lui donc ton truc, ça te débarrassera.

Ce dernier, occupé à dévisager Flow R., n’écoutait pas. Il fallut que la jeune femme androïde aille gentiment lui enlever Smith des mains pour le donner à Kusaka…

_Ecoute-le, lui murmura-t-elle à l’oreille. Tu auras les réponses à tes questions.

_Ouais, suis un peu, quand même, approuva Ivan l’aîné. Où j’en étais ? Ah ouais, à Kusaka père qui est un PH. En fait, c’est lui le premier exemplaire sorti, si j’ose dire. Et c’est un peu le chef de la bande… Quoique le terme est inapproprié, vu que les PH font – ou plutôt faisaient – plus ou moins partie d’une même entité pensante. Mais comme ils disposent aussi d’une sorte de « personnalité » propre… Enfin bon. Venons-en à ce qui nous intéresse. Kusaka père, donc, a été créé par un type, à son image, à peu près au moment où nous sommes. Ce type se faisait appeler Kusaka.

» C’est l’humain Kusaka qui est le véritable créateur de la ceinture temporelle. Du moins d’après ce que j’en sais, parce que j’ai appris à me méfier de ce qu’on me raconte…

» Quand il a mis au point la ceinture temporelle, en 2097, la situation mondiale n’était pas celle que nous connaissons. Il ne disposait pas d’un complexe militaro-économique tel que Mutsuhito, la Dark Week n'avait jamais eu lieu et la Grande Asie n’existait guère qu’à l’état embryonnaire.

 » Et comme il semble que la personnalité du Kusaka robot colle d’assez près à celle de son créateur, ce gars-là devait être pas mal ambitieux. Du coup, il s’est servi de son invention pour modeler le monde à sa guise. En 2111, il est parti dans le passé, jusqu’en 1990. A partir de là, il a pu se constituer un empire en progressant dans le futur par petits bonds temporels, et en apportant sa « touche personnelle » au déroulement de l’Histoire.

» C’est lui qui a déclenché la Dark Week, par exemple.

Ivan l’aîné s’interrompit brièvement, le temps de savourer la tronche décomposée que tirait Kusaka.

_Quelques micro-bombes nucléaires judicieusement placées d’après la situation géopolitique du moment ont fait l’affaire, reprit-il.

» Mais une fois parvenu à l’apogée de sa puissance, un peu avant l’année 2080, il a entrepris de travailler à sa succession. De son point de vue, cette évolution historique s’est faite grâce au voyage temporel qu’il avait entrepris depuis l’année 2111 … Si personne ne se chargeait à son tour de cette tâche lorsque le temps serait venu, tout ce qui avait découlé de son intervention disparaîtrait, et lui avec.

» C’est pour ça qu’il a décidé de faire un môme qui aurait en 2111 l’âge qu’il avait quand il a effectué son premier saut dans le temps. Celui-ci l’aurait imité à ce moment-là, avec pour mission de recommencer l’œuvre de son père. Kusaka, assuré de la… Pérennité de « son » monde après l’année 2111, aurait été libre d’étendre encore son empire.

Kruger, Li Ann et Gerhard opinèrent du chef.

_Oui, cela paraît logique, commença la chef d’entreprise, mais…

_Mais non, c’est des conneries ! protesta Ivan le jeune. Si cette Histoire existait déjà, il n'y avait pas besoin de…

Ivan l’aîné leva la main.

_Je sais, le tempéra-t-il. Laisse-moi développer.

» Tout se serait passé nickel si un concurrent n’avait pas engagé une espionne industrielle pour enquêter sur le passé de Kusaka et sur les nouvelles machines temporelles dont il avait confié la réalisation à son laboratoire. Toi, Li Ann. Tu t’es barrée dans le passé en 2097 et Kusaka n’a pas eu le choix : il a dû envoyer son fils – sa seule personne de confiance – à ta poursuite… Et ni toi, ni lui, n’êtes revenus.

» En désespoir de cause, comme l’échéance approchait, il a décidé de remplacer son fils par un robot à son image. La technologie avait suffisamment évolué pour que cette idée soit viable. Il l’a programmé pour remplir la fonction qu’aurait dû avoir son fils et l’a balancé dans le passé.

» Dès son arrivée en 1990, y’a eu une merde : un autre Kusaka traînait dans le coin. Pas un robot, un humain, avec la même identité qu’avait endossée notre Kusaka artificiel. Ca aurait dû lui mettre la puce à l’oreille, mais vu que sa programmation de base n’avait pas du tout prévu la chose comme ça, il a « effacé » le perturbateur. D’autres événements du même tonneau sont survenus, plus anecdotiques. L’apparition de ta famille sur la scène internationale, par exemple, fit-il à l’adresse de Kruger. Il a attribué tout ça à la reproductibilité imparfaite d’une situation donnée.

Tetsuo ne put s’empêcher d’intervenir.

_Et tu ne trouves pas étrange qu’un robot de cette « intelligence » ne réfléchisse pas plus aux origines de ces anomalies ?

Ce fut Flow R. qui expliqua.

_Il faut bien que vous compreniez ce que signifie « programmation de base », chez un PH. Il s’agit des éléments à la racine de leur système, à partir desquels ce dernier fonctionne. Remettre spontanément ça en cause reviendrait pour un homme à… Ne plus avoir confiance dans la gravité, par exemple. Ou bien dans le principe d’action/réaction… Quand un être humain se trouve confronté à une situation contrevenant à ces lois ou ces principes si profondément ancrés en lui depuis ses premières années, sa première réaction n’est-elle pas de se dire qu’il a rêvé, ou bien mal vu ?

_Je vois… Mais toi, en tant que PH, tu as reçu une « programmation de base » différente ? Tu parais accepter bien facilement ce bouleversement de vos « conceptions »…

_Je n’y serais pas arrivée seule : on m’a aidée, répondit-elle dans un sourire, en désignant de la tête Ivan l’aîné.

_Bon, j’en étais où ? reprit celui-ci. Ouais, les conneries du robot.

» Il a mené la vie de son concepteur en se vieillissant artificiellement, et il a même engendré un fils grâce à un échantillon de sperme que Kusaka lui avait filé avant son départ.

» Au fil du temps, afin de s’assurer un meilleur contrôle des événements, il a fait remplacer des individus-clés trop imprévisibles par d’autres PH…

_Attends un peu, fit Uzima. Tu veux dire qu’il a trouvé le moyen de lire   et de numériser la mémoire d’une personne ?

_Hein ? Ah non… La technique était plus… Rudimentaire, disons. Il leur faisait subir un interrogatoire poussé à l’issue duquel il leur avait extorqué la quasi intégralité de leur mémoire consciemment accessible. Et une bonne part du reste. Faut dire que votre came est efficace, d’après mes souvenirs… Mais salement neurotoxique, bien sûr. Du coup, il était presque charitable d’achever les gusses qui avaient subi ça…

» Enfin bref, cette mémoire était ensuite injectée dans les PH qui devaient prendre leur place. Ca a évidemment légèrement décalé la trame historique par rapport à ce que lui avait mis le Kusaka humain en mémoire… Par contre, son emprise sur Mutsuhito et le monde s’en est trouvée renforcée. Le « réseau dans le Réseau » dont je vous ai parlé contrôlait entièrement celui de Mutsuhito, qui lui-même dirigeait en douce celui de Los Angeles. C’est le robot Kusaka qui était le maître de toute cette ville. Tout ce qui était relié au réseau lui obéissait au doigt et à l’œil, c’était aussi simple que ça. Et les seules personnes à en être déconnectées, les joks, étaient de toute façon aux ordres de Towk, un autre PH.

C’était effrayant. Une multinationale et une mégalopole entière administrés par un robot, des milliards d’êtres humains tributaires de ses décisions… En dépit de ses soupçons, jamais Kusaka ne s’était douté que les PH avaient acquis un tel pouvoir. Savoir que son père n’était pas humain ne le choquait en revanche pas vraiment. C’était une situation humiliante, certes, mais pas dramatique. Son père n’avait de toute façon jamais rien fait pour être aimé, de lui ou de n’importe qui d’autre. Cela le peinait tout de même pour sa mère qui avait passé sa vie avec un être artificiel…

Quant à Ivan le jeune, il était presque content de n’avoir pas été le seul pigeon à se faire manipuler en beauté.

_Aaaah… réalisa-t-il soudain à voix haute. C’est comme ça que Towk prédisait l’avenir : il le connaissait déjà…

_Oui, confirma Ivan l’aîné. Le Towk originel rencontré par l’humain Kusaka ne possédait pas de tels dons, même si son intuition était très développée. Kusaka le robot les a ajoutés au Towk cybernétique afin d’améliorer son contrôle sur ses troupes turbulentes, et de rendre ainsi les joks plus prévisibles.

» Le robot a également profité de sa remontée du temps pour identifier les commanditaires de Li Ann. Ils ont subi le sort de Towk et des autres… Mais il n’a pas osé aller jusqu’à faire la même chose à Li Ann. Elle était destinée à s’évader dans le passé pour ne jamais en revenir ; y envoyer un PH à sa place, tout seul, sans même savoir ce qu’il était censé trafiquer, était générateur d’un nombre d’incertitudes beaucoup trop élevé…

_Mais c’est stupide… objecta Li Ann. Pourquoi vouloir à tout prix m’envoyer dans le passé ? Quel était l’intérêt ?

_D’après les concepts scientifiques foireux inclus dans la programmation de base de cet abruti d’androïde, la disparition de la cause de son existence aurait inévitablement entraîné sa propre disparition. C’est pour ça qu’il fallait que Kusaka fils et toi disparaissiez dans le temps, encore une fois.

» C’est là que tout a commencé à se barrer en couilles. A leur arrivée, Kusaka fils et ses robots ont rencontré leurs doubles, qu’ils ont joyeusement massacrés sans trop capter ce qui se passait.

_Attends ! intervint Kusaka, mal à l’aise. Tu veux dire que… C’est moi que j’ai tué ?

_Ouais. Ca doit faire bizarre, de se zigouiller soi-même, non ? s’enquit  Ivan l’aîné, sadique jusqu’au bout.

» Ensuite, poursuivit-il sans attendre de réponse, Li Ann m’est tombée dessus et Kusaka fils a fini par réussir à nous récupérer et nous renvoyer dans le futur. Kusaka le robot s’attendait vraiment pas à un coup de ce genre. Il aurait pu laisser couler et suivre le plan initialement prévu par son créateur, à savoir utiliser son « fils » pour recommencer une boucle… Mais il a estimé ça beaucoup trop risqué, encore. Dans sa programmation, la sécurité et la stabilité de Mutsuhito était un peu sa raison d’être, ce qui lui tenait lieu d’instinct fondamental… Un peu comme l’envie de baiser chez les hommes, quoi.

_Chez toi, rectifia Li Ann.

Ivan l’aîné ne releva pas.

_Donc vu que son « fils » persistait à ne pas disparaître, il a décidé de faire le boulot lui-même. Le problème, c’était sa foutue sécurité cérébrale qui promettait de foutre son « père » dans une merde noire s’il lui arrivait un truc louche. Kusaka le robot a dû ruser comme pas possible pour se  débarrasser de son fils sans paraître impliqué…

» Dans un premier temps, il a fait intervenir à l’arrache une bande de joks censée récupérer Ivan et Li Ann. Ils ont loupé Li Ann, mais il a quand même réussi à retomber sur ses pattes : Flow R. lui a permis de me conduire où il voulait, Towk et la Trinité foutaient le bordel en ville… Et Smith faisait un super appât. En nous faisant évader au bon moment, Li Ann et moi, il a fait se précipiter Kusaka dans la souricière.

_C’est lui qui nous a aidés à libérer Li Ann ? s’étonna Kruger. Pourtant, je croyais…

_C’est lui dans l’Histoire que j’ai vécue, nuance. Dans la vôtre, je l’ai un peu court-circuité…

La visage d’Ishihara s’éclaira soudain.

_Mais oui ! C’était toi qui suivait Ivan, lorsque nous avons tenté de l’enlever aux joks !

Ivan l’aîné acquiesça, pas peu fier de les avoir magistralement semés, elle et son équipe.

_Mais tu veux dire… commença Tetsuo, décomposé. Si la porte de l’hôtel était bloquée…

_Ouais, c’était pour te retenir le temps que les joks te trucident sous les yeux de témoins valables. Dont l’un fait partie des dépositaires de ton fameux dossier.

Tous fixèrent Kruger, y compris Tetsuo qui n’était pas encore au fait de tout ce qui le concernait dans cette Histoire. Elle esquissa un sourire en haussant les épaules.

_Alors tout cela ne visait qu’à me supprimer… Tant d’énergie dépensée, tant de dégâts humains et matériels… Pour me tuer.

_Ouais. Et tu peux nous remercier, Ivan et moi…

_Tu veux dire que son idée… fit Li Ann, incrédule, en pointant son doigt sur Ivan le jeune.

_Son idée… Notre idée a marché, ouais. Elle était simple, en fait : nous faire passer pour des émeutiers. Quand la foule débarquerait dans la chambre, fallait qu’elle nous prenne pour des types occupés à faire comme elle, à savoir détruire, piller, violer, massacrer. Nous voir en train d’attendre comme des cons, ça aurait paru plus que louche aux mecs qui allaient arriver, quel que soit notre déguisement. Eux aussi, ils connaissent l’utilité des thermops…

» Quelques rafales de balles explosives ont suffi à ravager la chambre. J’ai filé ma thermop à Kusaka qui s’est foutu en jok, comme tout le monde à part Ishihara et moi, qui n’en avions pas. Je me suis démerdé avec les fringues de Kusaka… En les déchirant un peu et en les barbouillant du sang des securits, ça passait facilement pour des trucs qu’un insurgé aurait piqué sur un cadavre. Et puis j’ai la gueule de l’emploi, moi… Il restait plus qu’à se donner l’air occupé. Vu qu’on avait déjà buté tout ce qui vivait, on n’avait guère que le viol pour passer au travers… Et comme Ishihara était pas déguisée, c’était pour sa pomme.

La tête qu’Ishihara tira en entendant ça… Et celle des autres… Délectable.

_Au départ Kusaka voulait pas, bien sûr. Il trouvait ça déshonorant et préférait crever. Mais quand on l’a réveillée et qu’on lui a expliqué le plan, Ishiara s’est portée volontaire. C’est beau, le dévouement…

» Le meilleur, c’est que Kusaka était incapable de baiser quoi que ce soit à ce moment-là. Donc c’est moi qui me suis « sacrifié »… C’était mon plan, après tout. Et j’en ai même profité pour lui coller ma bite dans le cul, histoire qu’elle gueule de façon crédible. Pour lui apprendre ce qui arrivait à ceux qui me cognaient, aussi.

» Putain, qu’est-ce que c’était bon

Kusaka et Ishihara fixaient leurs pieds en serrant les dents, à la fois de rage et d’humiliation… Ce spectacle justifiait à lui seul leur sauvetage.

_Quand les excités sont finalement parvenus à défoncer la porte, ils sont tombés un groupe de joks en plein viol d’une asiate qui braillait. Plus vrai que nature. Ils ont même pas fait une pause avant de tout péter dans la chambre, sans nous emmerder le moins du monde.

» On s’est barrés un peu après, avec Ishihara en laisse, à poil. Une sorte de prise de guerre, quoi.

Li Ann dévisageait Ivan le jeune, frissonnant rétrospectivement à l’idée d’avoir passé une nuit dans la même chambre que ce forcené…

_Alors ton fameux plan… C’était d’enculer Ishihara ? Mais tu es vraiment malade… Je n’arrive pas à croire que j’aie pu te sauver la vie !

Par K. Loo
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Samedi 12 mai 2007

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 09h25

 

Ils avaient emprunté le puits ascensionnel sans être inquiétés. Après être descendus au niveau jusqu’où avaient progressé les émeutiers, ils s’estimèrent en sécurité et ralentirent le train.

Ivan se porta au côté de Li Ann.

_Hé ! Où on va comme ça ? On s’arrache ? Tu sais que le gars qui a prévenu les joks de mon arrivée est ici ? John Smith, niveau trente-cinq, je crois. J’irais bien y faire un tour, mais je me rappelle plus l’étage et j’ai pas l’adresse précise.

_Je l’ai. Ceux qui m’ont libérée m’ont fourni les informations. Je voulais juste faire un détour par cet étage pour effacer notre piste.

Elle lui indiqua une sortie.

_On va prendre un autre puits pour remonter au niveau trente-cinq.

Il hocha la tête, puis ils s’engagèrent dans l’étage choisi.

_Et « ceux qui t’ont libérée », c’est qui ?

_Uzima Kruger, une concurrente de Mutsuhito qui possède une sorte de lien de parenté avec moi. Enfin, c’est trop compliqué pour que je t’explique cela en détail tout de suite. Ils sont venus en thermops, après avoir manipulé le système. Remplacement de mes injections de drogues soporifiques par des injections de stimulants, désactivation de mes entraves, déblocage des issues du centre de détention… Tout était prêt à leur arrivée. Ils m’ont demandé de profiter de l’agitation qui régnait pour te récupérer et les rejoindre au logement du dénommé John Smith.

_Moi je veux bien y aller, ça m’intéresse, mais eux, qu’est-ce qu’ils en ont à foutre ? s’étonna Ivan. Et surtout, en quoi notre présence là-bas peut bien leur servir ?

_Ce sont les concurrents de Mutsuhito, Ivan... Je pense que cette affaire les inquiète, tout simplement. Et ils s’attendent à une confrontation assez musclée, semble-t-il. J’imagine que c’est pourquoi ils aimeraient disposer d’alliés au moment crucial… D’autant plus que tu constitues la preuve vivante de l’existence de la machine temporelle ; cela n’est pas à négliger.

Elle accéléra, mettant implicitement fin à la conversation. Le temps qu’ils  gagnent le deuxième puits, l’émeute avait gagné les premiers étages du niveau trente-cinq… Ils parcoururent le reste du trajet à fond. Lorsqu’ils arrivèrent en vue de la chambre, ils étaient toujours invisibles. Deux cuirassés montaient la garde.

_On fait comment pour éliminer ceux-là ? demanda Ivan sur leur canal privé.

_Leur armure est avant tout conçue que pour résister aux impacts ; elle n’offre une résistance aux fractures que lorsqu’elle est rigidifiée, en cas de blessure. Il suffit de leur casser le cou avant qu’il n’aient le temps de lancer la commande.

Ca paraissait simple…

Chacun s’occupa du sien. Ivan glissa tout doucement, jusqu’à se trouver à portée… Il referma brusquement sa main artificielle sur le cou de sa proie, qu’il broya avant qu’elle n’esquisse un geste. Dans le même temps, le cou de l’autre securit subissait une soudaine et fatale torsion. Li Ann avait aussi reçu un décupleur de la part de ses bienfaiteurs, visiblement.

Elle se posta devant le panneau de contrôle holographique.

_Ils m’ont fourni un certain nombre de codes qui devraient nous permettre d’entrer, expliqua-t-elle. Dès que la voie est libre, on se rue à l’intérieur. Si tu aperçois quelqu’un qui ressemble à Kusaka ou Ishihara, tu te jettes dessus, tu l’immobilises et tu lui colles ton arme sous le nez… Mais tu ne le tues pas ! Il nous servirait de monnaie d’échange dans le cas très probable où il ne serait pas seul.

_Et si on voit aucun de ces deux-là ?

_On tire dans tout ce qui bouge et qui ne ressemble pas à John Smith, en espérant survivre.

C’était prometteur.

La porte glissa dans la paroi ; ils foncèrent silencieusement. Deux securits juste à gauche de la porte, un dans le coin gauche de la pièce, un près d’un canapé, plusieurs autres à droite… Ils savaient que des intrus étaient parmi eux et s’agitaient, tentaient de deviner où pointer leurs flingues… Ivan passa sans presque ralentir sur le mur de gauche, puis sur le plafond, revint vers le centre de la pièce…

Kusaka était en plein milieu, sans armure.

Ivan coupa son antigrav, les bras tendus vers le fils de pute. Sa force d’inertie, associée à la pesanteur, l’envoya directement à l’endroit qu’il visait. Il s’abattit  violemment sur le jeune homme.

Sonné, Tetsuo se vit plaqué au sol par une main d'acier étreignant sa nuque. Lorsqu’il reprit ses esprits, il avait une épaule et quelques côtes fracturées, le canon d'un tokamak sur la tempe et quelqu’un – dont il devinait l’identité – à califourchon sur son dos.

Li Ann n’avait pas eu la chance de son compagnon. Ishihara devait comme elle être équipée d’un décupleur de force car, non contente de parvenir à rester debout après la collision, elle avait réussi à empoigner le bras de son assaillante pour la projeter à terre. Par sa seule prise, elle devina où la tête devait se situer et lui assena un coup de pied qui l’étourdit.

Quand Ivan jeta un œil dans sa direction, Li Ann gisait à plat ventre, prisonnière de l’impitoyable clé de bras que lui infligeait Ishihara. Elle lui avait arraché sa cagoule.

_Bon, fini de jouer ! lança-t-elle à Ivan en ramassant son arme.

 Elle l’enfonça dans la nuque de sa prisonnière qui n’en menait pas large.

_Tu le lâches ou bien je décapite ta copine !

Ivan appuya plus fortement son tokamak sur la face de l’autre enculé. Tetsuo serra les dents.

_Mon flingue est à fréquence maximale mais je peux aussi lui broyer son cou d’enculé, alors tu te calmes, rétorqua-t-il. Si tu la butes t’auras rien gagné ; par contre, si ton patron cane à cause de toi, tu seras mal barrée  dans la vie, ma jolie… Non ?

_Il a raison, Ishihara, intervint une voix féminine. C’est clairement lui le plus inconscient de vous deux ; ce sont par conséquent ses menaces qui sont à prendre le plus au sérieux… Je pense qu’il peut même tuer Kusaka sans le vouloir, par simple maladresse.

Une grande blonde en thermop désactivée, à sa gauche, qui en imposait. Apparemment un peu plus vieille que les deux autres gonzesses, bien que tout aussi bonne. Mais elle le prenait un peu trop pour un débile à son goût.

Pour sa part, Ishihara fulminait, les mâchoires crispées. Si ses yeux avaient pu tuer, Ivan aurait déjà été réduit à l’état de pizza sur le mur.

_Tu commences a capter, fit-il. Donc tu vas lâcher Li Ann, et les autres connards vont laisser tomber leur matos. Et désactiver leurs armures. Vite ! Je sais pas si je vais résister longtemps à l’envie de crever cette raclure…

La chef de la sécurité prit une grande inspiration en fermant les yeux. Elle les rouvrit en expirant, plus calme. Ensuite, elle jeta son arme de côté et considéra quelques instants Li Ann d’un regard calculateur.

Un craquement sec retentit, en même temps qu’un cri de douleur poussé  par  sa prisonnière.

Ishihara venait de venger l’humiliation que celle-ci avait fait subir à Tetsuo en lui brisant le bras, quelques jours auparavant. Ceci fait, elle se leva, libérant ainsi Li Ann.

_Putain…

Ce sadisme satisfait à l’égard de celle qui lui avait plus d’une fois sauvé la mise suscita en Ivan l’irrésistible envie de faire une grosse connerie. Comme éclater la tronche de l’autre salopard. Ou éventuellement lui péter un membre.

_Ne bouge surtout pas, Ivan ! lui intima Li Ann avant qu’il ne se fût décidé.

_Ils n’attendent que cela pour te mettre hors d’état de nuire, confirma la blonde.

Du coin de l’œil, Ivan constata qu’elles n’avaient pas tort. Les securits, prêts à l’attaque, n’attendaient qu’une erreur de sa part pour lui régler son compte. Il se contint, donc.

_Hé, les connards ! Je vous ai déjà dit de jeter vos armes et de faire disparaître vos armures !

Sur un regard agacé de leur chef, ils obtempérèrent. En revanche, la blonde se baissa pour s’emparer d’un flingue…

_Ca va, Ivan, elle est avec nous, fit Li Ann en se mettant péniblement debout, un bras inerte. C’est Uzima Kruger, celle qui m’a libérée.

Cette dernière parcourait sans rien dire la chambre du canon de son arme, de la même façon que l’avait fait le robot incarnant Li Ann, juste avant de massacrer les Purple Arrows… Et ça inquiéta Ivan. Les securits aussi se montraient nerveux.

Kruger pressa la détente principale ; une rafale partit dans un sifflement doux ; les casques des huit securits furent transpercés. Ils gonflèrent d’un coup sous l’effet de l’explosion de leurs têtes et leurs corps s’effondrèrent.

Seuls subsistaient à présent Kruger, un type en thermop désactivée, à la gueule de métis, Smith, Li Ann, Ivan, Kusaka, et Ishihara qui n’en revenait pas d’avoir survécu.

_Je ne voulais pas priver ton patron d’un si précieux auxiliaire, lui expliqua Kruger avec un sourire en coin.

_C’est risqué, je trouve… fit Li Ann, le pistolet d’Ishihara dans sa main valide – la gauche.

Elle l’appuya entre les deux yeux de sa tortionnaire. Cela n’intimida pas pour autant la chef de la sécurité, qui la défia du regard.

Un coup de crosse précisément assené sur le nez envoya sa tête heurter le mur. Une fois par terre, Ishihara ne bougea plus.

Même Li Ann s’excitait, maintenant… Ivan éprouva soudain le besoin de garantir sa sécurité avec un flingue plus meurtrier que ses tokamaks. Sans lâcher le cou de Kusaka, il tendit le bras pour récupérer celui abandonné par l’un des securits.

_Si vous nous expliquiez ce qui se passe ici ? demanda Li Ann à Kruger. C’est ce monsieur qui est censé solutionner nos problèmes ?

_Oui. Je comptais l’emmener pour le cuisiner tranquillement chez nous,  mais il s’est débrouillé pour bloquer la porte. Dans le sens de la sortie, du moins. En outre, il ne m’a pas l’air en pleine possession de ses moyens.

De fait, le regard fixe qu’avait à présent l’individu n’était pas des plus rassurants.

Ca rappelait à Ivan…

_Ah ouais, tiens. Il tire la même tronche d’abruti que le barbu en blouse blanche, au labo. Kusaka agitait ses mains devant lui sans qu’il ait la moindre réaction.

Les trois autres le dévisagèrent, interdits.

_« Le barbu en blouse blanche »… répéta Li Ann. Tu veux parler du professeur Sato ?

_Aucune idée… Mais c’est vrai qu’il avait une gueule de prof. Hé, ducon, c’était ce gars-là ? demanda-t-il à son prisonnier.

_Oui, admit Tetsuo. C’était Sato. Je pense que c’est votre virus qui les ont mis dans cet état, lui et les autres androïdes.

_Un virus ? s’étonna Kruger. Nous n’avons jamais introduit de virus, ici…

Elle échangea un regard avec Gerhard.

_Nom de… Cela ne vient pas de nous, Kusaka. Mais nous avons certainement fourni au pirate, à notre insu, un moyen de pénétrer le système des tours.

Au point où ils en étaient, elle pouvait révéler leur accointance avec l’inconnu qui leur avait permis de délivrer Li Ann… Cela permit au moins à Tetsuo de comprendre certains événements récents.

_Ca veut dire que Smith est un robot, alors ? fit Ivan en examinant de  loin l’homme de la mairie. C’est bien foutu, quand même.

Li Ann allait de révélation en révélation. D’abord, Sato était un androïde, puis Smith… Elle s’approcha de ce dernier pour l’étudier plus précisément. Jamais encore elle ne s’était trouvée confrontée à une technologie si… parfaite. Cela en était presque effrayant. Et les implications de l’existence de tels robots étaient vertigineuses.

Smith tourna soudain la tête vers elle. La jeune femme recula aussitôt, pistolet braqué. Ivan nota qu’elle tremblait un peu. Son corps blessé commençait à accuser le coup…

_Ne vous inquiétez pas, la rassura-t-il en souriant. Je n’ai aucune intention belliqueuse. Il se trouve en fait que je ne suis pas exactement celui que vous pensez. Mais avant tout, laissez-moi vous dire que je suis ravi de vous rencontrer en personne, mademoiselle Shuang. Je n'en avais pas encore eu l'occasion, alors que je  vous avais engagée. Je vois que vous savez choisir vos alliés, fit-il en indiquant Ivan de la tête. Peut-être pas très malin, mais efficace.

Li Ann, Kruger et Kusaka avaient du mal à croire qu’ils tenaient une pièce si importante du puzzle.

_Alors c’est vous qui… commença Li Ann. Mais pourquoi… Comment…

Les questions se bousculaient dans sa tête.

_Tout cela n’a plus guère d’importance, de toute façon, répliqua-t-il. Dans quelques minutes, les émeutiers seront parvenus ici et massacreront impitoyablement tout ceux étant liés de près ou de loin aux asiatiques. C’est-à-dire ceux dépourvus de thermops : moi, Kusaka et Ishihara.

C’était vrai : ils n’auraient jamais le temps de l’interroger. Tout juste pouvaient-ils se préparer au débarquement des autres sauvages en enfilant les cagoules de leurs thermops.

_Hein ? Ca veut dire que ce connard va rien nous dire ? s’indigna Ivan en fixant Li Ann, puis Kruger. On s’est fait chier à venir ici pour rien ?

Elles haussèrent les épaules, impuissantes.

_Foutu pour foutu… murmura-t-il en pointant sa pétoire sur Smith.

Ce dernier le gratifia d’un haussement du sourcil droit, avant que sa poitrine ne se fasse déchiqueter par sa rafale sous les regards consternés des autres.

_Ivan, t’es malade ? Qu’est-ce- que tu fiches, encore ? rouspéta Li Ann.

Délaissant Kusaka, Ivan alla ramasser la tête salement décapitée de Smith.

_C’est un robot, non ? Donc il y a peut-être moyen de récupérer des infos dans sa mémoire… C’est la façon la plus pratique qu’on ait de le faire sortir d’ici. Entier, il se ferait démolir par les autres, alors qu’ils foutront la paix à quelqu’un qui se trimbale avec un… Un trophée.

_Oui, ce n’est pas idiot, concéda Kruger. A condition évidemment que ce qui lui tient lieu de mémoire se situe bien dans son crâne…

Ah merde. Ivan s’était peut-être encore emporté.

_C’est le cas, intervint Tetsuo qui s’asseyait en massant sa nuque endolorie. Vous devriez activer vos thermops, à présent ; ils ne vont pas tarder.

Des coups portés contre la porte confirmaient l’arrivée imminente des insurgés.

_Combien de temps cela nous laisse-t-il ? demanda Kruger.

_Je dirais cinq à dix minutes… Le blindage des portes de cet hôtel m’a  l’air moyen.

Il manipulait des holos sur son mufo.

_Hé ! Qu’est-ce que tu fous, là ?

_A présent que tout est perdu, il n’y a plus aucune raison de garder les gens ici, répliqua-t-il avec un sourire triste. J’ai ordonné l’évacuation générale.

Kusaka alla ensuite s’agenouiller auprès d’Ishihara, toujours inconsciente, lui caressa la joue. Elle allait mourir, elle aussi – certainement après s’être fait violer –, et cela l’affligeait. Payer sa fidélité de cette façon… Autant lui éviter la souffrance et l’humiliation.

_Kruger, pourrais-tu me faire une faveur ?

_Il est hors de question que je vous abatte, si c’est à cela que tu penses. Nous allons vous faire sortir d’ici d’une façon ou d’une autre.

_Ouais, faut dire qu’on a le temps, d’ailleurs, ironisa Ivan qui n’avait pas envie de faire le moindre effort pour aider l’autre crevure.

D’un autre côté, sauver la mise d’un type comme ça laissait espérer une récompense conséquente… Oui, il voyait très bien ce qu’il pourrait lui réclamer en retour. Quant à le soustraire à la boucherie qui l’attendait…

_ Ah ! J’ai une idée qui pourrait marcher, annonça-t-il en commençant à  ouvrir sa thermop. Va falloir se grouiller.

Les autres le fixèrent avec des yeux incrédules.

_Attends ! l’arrêta Kruger. Tout le monde au sol, la paroi extérieure va sauter ! Et accrochez vous bien !

A peine avaient-ils plongé que l’épais mur de plexos volait en éclats. L’air pressurisé de la pièce se rua au-dehors par l'énorme brèche ouverte dans la paroi.

Devant eux, flottait une manta de transport du modèle que l’inconnu avait exigé de Kruger. Elle pivotait de manière à leur présenter sa queue. Une large rampe d’accès bascula de la partie arrière de la carlingue tandis que l’appareil se collait au bâtiment.

_Embarquez tous ! leur enjoignit une voix féminine qui rappelait quelque chose à Ivan. On file !

Le premier étonnement passé, ils ne se firent pas prier.

Par K. Loo
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Mardi 8 mai 2007

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 08h47

 

Ivan ouvrit les yeux. Le décor venait brusquement de changer autour de lui. Le puits ascensionnel avait fait place à… Un plafond gris. Il sentit quelque chose se désengager de sa nuque avec un léger choc électrique.

_ Tout se déroule comme prévu, monsieur Kusaka. Il est temps d’envoyer les renforts.

Une voix, à côté de lui…

On l’avait attaché à un matelas anatomique. En tournant la tête, il découvrit une grande salle où s’affairaient une dizaine de gusses autour de cinq ou six holos et d’un nombre équivalent de pupitres de contrôle. Au milieu de tout ça se tenait Kusaka, qui le fixait d’un air satisfait.

Ivan entrevoyait ce qui avait pu se passer… Ca lui foutait les boules

Tetsuo s’avança…

_Alors ? Etonné de me voir ici ?

Ivan ne répondit pas. Il détestait se faire entuber, et encore plus le reconnaître.

_Je suppose que tu as compris que tu ne t'es jamais évadé d'ici, reprit-il sans se soucier de son absence de réaction. C'est un robot à ton apparence qui l'a fait. Tu l'as juste dirigé inconsciemment par l’intermédiaire d’une connexion neurale. Nous disposions déjà d’assez bonnes simulations virtuelles avant l’interdiction des prises neurales ; nous les avons bien améliorées depuis… Même si je dois avouer que certains de tes passe-temps de sale taré nous ont donné du fil à retordre, au niveau des transmissions neurales. Qui aurait pu  prévoir que tu te livrerais au cannibalisme avec un tel entrain ?

En se remémorant cette scène, Tetsuo fut derechef écoeuré.

Sur un signe de tête, deux securits androïdes se ramenèrent auprès d’Ivan, tandis que les anneaux qui le retenaient à sa couche se rétractaient à l’intérieur de celle-ci, et que le matelas basculait en position assise. Il en profita pour se tâter, vérifier que cette fois il se trouvait bien dans son  vrai corps (dont, en passant, le bras droit était toujours artificiel). Enfin débarrassé de cette  « double peau ».

Le japonais devina ce qu'il pensait.

_Oui, l’interface homme-machine n'est pas encore suffisamment au point pour passer complètement inaperçue. C’est pour cette raison que nous avons préféré réellement te doter d’un bras artificiel plutôt que de rajouter une simulation de ce bras à la simulation dans laquelle tu étais immergé. Mais les corrections apportées à tes mouvements par l’androïde qui jouait ton rôle induisaient également des interférences… Tu ne croyais tout de même pas sérieusement pouvoir piloter tout seul  une manta à ton premier essai, non ?

Evidemment… Qu’il avait été con. Ivan toucha machinalement la connexion implantée sur sa nuque, à la base du crâne : une pastille de métal de la taille d’une pièce d’un dollar, percée en son centre d’un petit trou à peine palpable.

_Par contre, poursuivit Kusaka, je dois admettre que tu te débrouilles bien avec une massue. Tu nous a impressionné, pour une fois. Vivre à l’âge de pierre t’aurait peut-être mieux convenu…

Il cherchait vraiment se faire agresser… Fallait dire qu’Ivan n’avait aucune chance de prendre de vitesse les deux saloperies mécaniques qui l’encadraient, donc l’autre raclure ne risquait pas grand-chose à se foute de lui.

_Li Ann aussi ne s’est jamais fait la malle, j’imagine ? demanda-t-il enfin.

_Ah, je me demandais si tu allais finir par dire quelque chose... Tu imagines bien, sauf qu’elle ne dirigeait même pas son androïde. Elle aurait compris tout de suite de quoi il retournait…

_Mais… protesta Ivan. On s’est fait analyser, chez les joks. On nous a scanné aux rayons X, ou un truc comme ça…

_Les machines que nous avons envoyées sont conçues pour résister à ce genre d’analyses. Les alliages de carbone sont parfaitement dissimulés à l’intérieur du squelette, tu peux me croire. Et les tissus synthétiques sont plus vrais que nature… Ce n’étaient pas tes pouilleux qui risquaient de flairer le piège.

Sa condescendance l’exaspérait.

_Mais pourquoi vous avez fait ça ? Ca vous a servi à  quoi ?

_A identifier celui qui nous a envoyé Li Ann, bien sûr ! La seule piste que nous avions était cet homme que tu avais aperçu à ton arrivée chez les Purple Arrows… Vois-tu, si nous sommes capables de tromper le cerveau en lui envoyant différents signaux, nous ne pouvons pas encore décrypter précisément les images qu’il « stocke ». Nous ne lisons pas les pensées des gens, si tu préfères. Par conséquent, Ishihara a eu l’idée de te réimplanter dans le milieu pour voir où cela nous mènerait, en t’orientant judicieusement.

Cela rappela quelque chose à Ivan.

_Et… Les joks ? Il s’est passé quoi, avec eux ?

Ivan vit un sourire sadique se dessiner sur le visage du japonais.

_Laisser des psychopathes pareils se balader chez nous en thermop ne m’enchantait pas énormément… Tu peux le comprendre, j’imagine ? C’était le moyen le plus sûr et rapide de les neutraliser.

Ivan était dégoûté. Il avait massacré des hommes et des femmes qui lui faisaient confiance, presque des potes. A nouveau seul et paumé… Et l'autre charogne qui l’avait manipulé le narguait ouvertement…

Ivre de rage, il se prépara à bondir.

_Fils de…

Les deux robots le cueillirent au vol et le rejetèrent sans ménagement  dans son siège. Ignorant royalement la tentative avortée d’Ivan, Kusaka requit le silence d’une main négligemment levée, les yeux rivés à son mufo. On l’appelait.

_Nous avons des problèmes, monsieur Kusaka, commença Ishihara. Nous nous sommes avisés que la cellule A-287 du niveau 45 était vide. Le système n’a donné aucune alerte ; quelqu’un a vraisemblablement réussi à le pirater.

Li Ann s’était évadée. Tetsuo n’en revenait pas. A peine pensait-il avoir repris la main, que… Il se retourna et s’éloigna des oreilles indiscrètes.

_Il s’agit d’un ver qui semble se propager très rapidement. La plupart de nos mantas ne répondent plus et des dysfonctionnements apparaissent dans les Twins. Nos androïdes montrent également des symptômes de contamination réduisant notablement leur efficacité.

Elle fit la pause d’usage avant l’annonce d’une mauvaise nouvelle, puis reprit.

_Monsieur, tout laisse à penser que nous ne pourrons pas repousser l’émeute. J’ai néanmoins pris sur moi d’interrompre l’évacuation : un piratage de cette envergure me paraît impossible à mettre en œuvre sans être connecté au système depuis l’intérieur. Le ou les coupables sont donc très certainement toujours là… A moins qu’ils ne se soient déjà faits massacrer par les émeutiers.

La débâcle… S’il s’était efforcé de prendre en compte cette éventualité, il ne l’avait au fond jamais prise au sérieux. La honte qui en résulterait pour lui, sa famille et Mutsuhito était difficilement concevable… Son père était capable de le déshériter et de le renvoyer.

Il prit une grande inspiration.

Au moins avaient-ils encore une possibilité de résoudre leur affaire en remontant la filière à partir de ce John Smith. Avec beaucoup de chance, ils seraient même en mesure de renverser la situation en leur faveur… Les gens derrière Li Ann étaient certainement à l’origine de leurs problèmes actuels.

_Tu as bien fait. Rejoins-moi au laboratoire, nous…

Il s’interrompit. Clamer sur un réseau piraté qu’on avait peut-être localisé le pirate n’était pas très malin.

_Je t’expliquerai. Viens vite. Avec une escouade.

En attendant, il allait voir avec le professeur s’il n’y avait rien à tenter  pour enrayer la désintégration du système. Mais lorsqu’il se tourna vers l’androïde, ce fut pour constater qu’il n’en tirerait pas grand-chose dans l’immédiat : celui-ci était assis en face d’un pupitre, complètement immobile, le regard fixe. Rien ne se passa quand Tetsuo agita sa main devant lui.

Il soupira. « Nos androïdes montrent également de sérieux symptômes de contamination ». Effectivement.

En parlant d’androïdes…

Ivan venait de profiter de ce qu’il pensait être un moment d’inattention  de la part de ses gardiens pour s’emparer du tokamak de celui de gauche, tout en cognant de son poing artificiel la hanche de celui de droite. L’un s’écroula, l’autre resta inerte. Ce qui ne dissuada pas Ivan de lui envoyer quelques boules de plasma à haute fréquence qui l’allongèrent sur-le-champ. Il arrosa ensuite toute la pièce. Kusaka se jeta derrière un pupitre, tandis que ses employés finissaient à terre.

Ivan fut fortement tenté d’aller défoncer la gueule de l’autre enculé à la massue, néanmoins il se retint. Il en aurait peut-être besoin pour sortir d’ici,  donc autant ne pas l’esquinter tout de suite… Dans un premier temps, il ramassa le tokamak du deuxième garde.

_Bon allez, sors de là où je viens te chercher par la peau du cul, connard ! T’as pas d’armes, et moi j’ai deux tokamaks et un bras de métal…

Ivan se tenait sur ses gardes. Kusaka n’était apparemment pas armé, mais on ne savait jamais ce que les guignols de cette époque pouvaient sortir de leur manche.

Tetsuo devait se rendre à l’évidence : l’autre était en position de force. Ce crétin ignorait toutefois qu’Ishihara allait arriver d’un instant à l’autre, en compagnie d’assez d’hommes pour lui faire ravaler ses insultes. Le jeune homme se leva, les bras en l’air, espérant qu’Ivan pourrait quelque peu réfréner ses pulsions bestiales… Celui-ci lui pointait un tokamak dessus, tenant l’autre dans sa main artificielle, massue sortie.

Avant qu’il n’ait le temps d’esquisser le moindre geste, la porte du laboratoire, à la gauche d’Ivan,  s’ouvrit… Sur Li Ann. En combi thermop désactivée, un pistolet à la main.

Tetsuo l’avait oubliée, celle-là… Ivan aussi, d’ailleurs. Il la dévisageait avec des yeux ronds, en essayant de ne pas perdre Kusaka de vue.

_Allez, amène-toi ! enjoignit la jeune femme à Ivan. Grouille !

Elle sortit une deuxième thermop d’une poche ventrale et la lui lança. Est-ce que c’était encore un piège à con ?

_Prouve moi que c’est toi !

_Mais qu’est-ce que tu racontes ?

_Prouve-moi que t’es pas un putain de robot ou un connard en thermop !

Il s’était visiblement passé beaucoup de choses, en l’absence de Li Ann… Le bras artificiel qu’elle voyait sur Ivan corroborait cette supposition.

_Que veux-tu que je te dise pour te prouver que je te connais ? Que tu as tendance à faire n’importe quoi ? Que tu meurs d’envie de me sauter depuis qu’on s’est rencontré ?

Ah, touché. Si c’était pas elle, le truc ou la personne qui lui causait le connaissait bien.

_D’accord. Surveille-le pendant que je m’équipe.

Il dépouilla un des techniciens inconscients de son antigrav, qu’il enfila rapidos avant de passer sa combinaison. Entre-temps, Li Ann avait rabattu la cagoule de sa thermop et s’était placée derrière Kusaka, entre les omoplates duquel elle enfonçait le canon de son flingue.

_Bon, on y va, fit-elle quand Ivan fut prêt.

Elle passa devant, poussant Kusaka.

A peine eurent-ils franchi le seuil de la porte qu’ils furent sérieusement bousculés. Leur otage fut arraché des mains de Li Ann, qui disparut aussitôt.

_Dégage ! cria-t-elle à Ivan.

Seul son flingue resta visible quelques dixièmes de secondes, suivant une trajectoire bizarre avant de s’évanouir à son tour.

Ivan mit à peine plus de temps à passer en mode invisible. Il parcourut le couloir à fond, du sol au plafond en passant par le mur, tout en fourrant ses tokamaks dans les poches idoines.

Il ne leur fallut pas longtemps pour être loin…

_Laissez-les ! ordonna Tetsuo. Nous avons mieux à faire.

Ishihara et sa petite dizaine homme se tournèrent vers lui.

_Quel est notre objectif ? demanda-t-elle.

_Monsieur John Smith. Niveau trente-cinq, vingt-cinquième étage. Nous allons peut-être en apprendre plus sur notre affaire.

 

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 09h04

 

Houlà, ce n’était pas prévu, cela… Du niveau trente-cinq ils pouvaient nettement distinguer les émeutiers dans le puits, à un, peut-être deux, niveaux en-dessous. Ils seraient bientôt ici… Cela pourrait aussi bien les arranger lors d’une retraite précipitée que leur poser problème s’ils déboulaient au mauvais moment…

Gerhard la tira de ses réflexions sur leur canal privé lorsqu’ils arrivèrent à l’étage vingt-cinq. Ils s’engagèrent dans le large couloir donnant sur le puits, leurs thermops en mode « securit ». L’apparence idéale pour progresser sans se faire inquiéter dans l’atmosphère de panique qui les entourait… Mais qu’il faudrait penser à modifier si les émeutiers arrivaient dans les parages.

Le couloir menait à un espace d’habitations de dimensions similaires à celles des étages détente. De grandes allées bordées de bâtiments translucides dressés sur toute la hauteur de l’espace parcouraient celui-ci. Des securits quadrillaient l’endroit, établissant des barrages aux emplacements stratégiques et renvoyant chez eux les civils traînant encore dehors.

Ils arrivèrent sans encombres à l’hôtel que leur avait gracieusement indiqué leur mystérieux inconnu.

Uzima se posait bien sûr des questions sur cet accès inattendu de générosité… Le système leur avait confirmé que l’individu en question était bien là, c’était déjà ça… Pour le reste, ils devraient se contenter d’espérer ne pas se faire piéger. En temps normal, Uzima n’avait pas pour habitude de foncer n’importe où tête baissée, mais les circonstances présentes ne lui laissaient pas le choix. C’était la toute première occasion qui lui était donnée de tirer cela au clair…

Deux étages plus haut, ils stoppaient devant la porte de la chambre de John Smith. Une simple serrure à code de dix-huit chiffres… Les codes securits qu’ils avaient récupérés dans une base du système leur servirent.

Ils pénétrèrent dans une chambre spacieuse : un grand lit à coussin d’air sur la gauche, deux canapés se faisant face de part et d’autre d’une table basse antigrav, devant eux, et, au fond, une paroi transparente avec vue directe sur l’extérieur des Twins. On pouvait contempler les combats qui s’y déroulaient, avec leurs rayons rouges et blancs transperçant les panaches de fumée noire montant au ciel au milieu des buildings étincelants de la cité ravagée…

John Smith considérait Uzima et Gerhard, inexpressif, confortablement installé dans l’un des canapés. Il avait l’air… A la fois décontracté et soucieux ; c’était étrange. Son esprit paraissait être occupé par autre chose.

_Bonjour, finit-il par lâcher. Vous pouvez abandonner vos camouflages, à présent. Uzima, c’est cela ?

Ainsi, il les attendait.

_Oui, répondit-elle en se rapprochant, pistolet sorti, pointant vers le sol. Vous allez nous accompagner. Nous avons apporté un thermop et des entraves magnétiques. Vous pouvez nous remercier, nous vous sauvons peut-être la vie, étant donné ce qui se passe dehors.

Ils désiraient pouvoir l’interroger à leur aise… Cependant, il resta sans réaction. A se demander s’il écoutait.

_Oh, pardonnez-moi ! s’excusa-t-il soudain avec un petit sourire. J’étais ailleurs. Désolé, mais je ne pense pas vous suivre où que ce soit, pour la simple et bonne raison que vous aurez du mal à sortir de cette pièce. La porte est bloquée ; les codes que vous avez utilisés pour entrer ne vous serviront à rien pour sortir.

Qu’est-ce qu’il racontait ?

_Gerhard, vérifie.

Les premiers codes se révélèrent effectivement inefficaces.

_Qu’avez-vous trafiqué avec cette serrure ? demanda-t-elle au bout d’une minute.

Smith avait de nouveau comme une absence.

_Uzima, ça…

La voix de Gerhard mourut inexplicablement. Quand elle se fut retournée, Uzima en comprit la raison : la porte avait coulissé, révélant une escouade de securits en armure, armes braquées. Elle laissa tomber la sienne pour lever les mains. Il n’y avait rien à tenter dans l’immédiat… Gerhard fit de même, pendant que les autres investissaient la chambre, ouvrant la voie à Kusaka et Ishihara.

Evidemment.

_Bien, fit Kusaka. Désactivez ces thermops et dévoilez-nous vos visages.

Tetsuo dissimula mal le dépit que lui occasionna la vue du visage d’Uzima.

_Bien sûr… murmura-t-il en secouant la tête. J’aurais dû me douter que tu étais derrière tout ça.

_Ne tire pas de conclusions hâtives, Kusaka.

Par K. Loo
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