Samedi 12 mai 2007

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 09h25

 

Ils avaient emprunté le puits ascensionnel sans être inquiétés. Après être descendus au niveau jusqu’où avaient progressé les émeutiers, ils s’estimèrent en sécurité et ralentirent le train.

Ivan se porta au côté de Li Ann.

_Hé ! Où on va comme ça ? On s’arrache ? Tu sais que le gars qui a prévenu les joks de mon arrivée est ici ? John Smith, niveau trente-cinq, je crois. J’irais bien y faire un tour, mais je me rappelle plus l’étage et j’ai pas l’adresse précise.

_Je l’ai. Ceux qui m’ont libérée m’ont fourni les informations. Je voulais juste faire un détour par cet étage pour effacer notre piste.

Elle lui indiqua une sortie.

_On va prendre un autre puits pour remonter au niveau trente-cinq.

Il hocha la tête, puis ils s’engagèrent dans l’étage choisi.

_Et « ceux qui t’ont libérée », c’est qui ?

_Uzima Kruger, une concurrente de Mutsuhito qui possède une sorte de lien de parenté avec moi. Enfin, c’est trop compliqué pour que je t’explique cela en détail tout de suite. Ils sont venus en thermops, après avoir manipulé le système. Remplacement de mes injections de drogues soporifiques par des injections de stimulants, désactivation de mes entraves, déblocage des issues du centre de détention… Tout était prêt à leur arrivée. Ils m’ont demandé de profiter de l’agitation qui régnait pour te récupérer et les rejoindre au logement du dénommé John Smith.

_Moi je veux bien y aller, ça m’intéresse, mais eux, qu’est-ce qu’ils en ont à foutre ? s’étonna Ivan. Et surtout, en quoi notre présence là-bas peut bien leur servir ?

_Ce sont les concurrents de Mutsuhito, Ivan... Je pense que cette affaire les inquiète, tout simplement. Et ils s’attendent à une confrontation assez musclée, semble-t-il. J’imagine que c’est pourquoi ils aimeraient disposer d’alliés au moment crucial… D’autant plus que tu constitues la preuve vivante de l’existence de la machine temporelle ; cela n’est pas à négliger.

Elle accéléra, mettant implicitement fin à la conversation. Le temps qu’ils  gagnent le deuxième puits, l’émeute avait gagné les premiers étages du niveau trente-cinq… Ils parcoururent le reste du trajet à fond. Lorsqu’ils arrivèrent en vue de la chambre, ils étaient toujours invisibles. Deux cuirassés montaient la garde.

_On fait comment pour éliminer ceux-là ? demanda Ivan sur leur canal privé.

_Leur armure est avant tout conçue que pour résister aux impacts ; elle n’offre une résistance aux fractures que lorsqu’elle est rigidifiée, en cas de blessure. Il suffit de leur casser le cou avant qu’il n’aient le temps de lancer la commande.

Ca paraissait simple…

Chacun s’occupa du sien. Ivan glissa tout doucement, jusqu’à se trouver à portée… Il referma brusquement sa main artificielle sur le cou de sa proie, qu’il broya avant qu’elle n’esquisse un geste. Dans le même temps, le cou de l’autre securit subissait une soudaine et fatale torsion. Li Ann avait aussi reçu un décupleur de la part de ses bienfaiteurs, visiblement.

Elle se posta devant le panneau de contrôle holographique.

_Ils m’ont fourni un certain nombre de codes qui devraient nous permettre d’entrer, expliqua-t-elle. Dès que la voie est libre, on se rue à l’intérieur. Si tu aperçois quelqu’un qui ressemble à Kusaka ou Ishihara, tu te jettes dessus, tu l’immobilises et tu lui colles ton arme sous le nez… Mais tu ne le tues pas ! Il nous servirait de monnaie d’échange dans le cas très probable où il ne serait pas seul.

_Et si on voit aucun de ces deux-là ?

_On tire dans tout ce qui bouge et qui ne ressemble pas à John Smith, en espérant survivre.

C’était prometteur.

La porte glissa dans la paroi ; ils foncèrent silencieusement. Deux securits juste à gauche de la porte, un dans le coin gauche de la pièce, un près d’un canapé, plusieurs autres à droite… Ils savaient que des intrus étaient parmi eux et s’agitaient, tentaient de deviner où pointer leurs flingues… Ivan passa sans presque ralentir sur le mur de gauche, puis sur le plafond, revint vers le centre de la pièce…

Kusaka était en plein milieu, sans armure.

Ivan coupa son antigrav, les bras tendus vers le fils de pute. Sa force d’inertie, associée à la pesanteur, l’envoya directement à l’endroit qu’il visait. Il s’abattit  violemment sur le jeune homme.

Sonné, Tetsuo se vit plaqué au sol par une main d'acier étreignant sa nuque. Lorsqu’il reprit ses esprits, il avait une épaule et quelques côtes fracturées, le canon d'un tokamak sur la tempe et quelqu’un – dont il devinait l’identité – à califourchon sur son dos.

Li Ann n’avait pas eu la chance de son compagnon. Ishihara devait comme elle être équipée d’un décupleur de force car, non contente de parvenir à rester debout après la collision, elle avait réussi à empoigner le bras de son assaillante pour la projeter à terre. Par sa seule prise, elle devina où la tête devait se situer et lui assena un coup de pied qui l’étourdit.

Quand Ivan jeta un œil dans sa direction, Li Ann gisait à plat ventre, prisonnière de l’impitoyable clé de bras que lui infligeait Ishihara. Elle lui avait arraché sa cagoule.

_Bon, fini de jouer ! lança-t-elle à Ivan en ramassant son arme.

 Elle l’enfonça dans la nuque de sa prisonnière qui n’en menait pas large.

_Tu le lâches ou bien je décapite ta copine !

Ivan appuya plus fortement son tokamak sur la face de l’autre enculé. Tetsuo serra les dents.

_Mon flingue est à fréquence maximale mais je peux aussi lui broyer son cou d’enculé, alors tu te calmes, rétorqua-t-il. Si tu la butes t’auras rien gagné ; par contre, si ton patron cane à cause de toi, tu seras mal barrée  dans la vie, ma jolie… Non ?

_Il a raison, Ishihara, intervint une voix féminine. C’est clairement lui le plus inconscient de vous deux ; ce sont par conséquent ses menaces qui sont à prendre le plus au sérieux… Je pense qu’il peut même tuer Kusaka sans le vouloir, par simple maladresse.

Une grande blonde en thermop désactivée, à sa gauche, qui en imposait. Apparemment un peu plus vieille que les deux autres gonzesses, bien que tout aussi bonne. Mais elle le prenait un peu trop pour un débile à son goût.

Pour sa part, Ishihara fulminait, les mâchoires crispées. Si ses yeux avaient pu tuer, Ivan aurait déjà été réduit à l’état de pizza sur le mur.

_Tu commences a capter, fit-il. Donc tu vas lâcher Li Ann, et les autres connards vont laisser tomber leur matos. Et désactiver leurs armures. Vite ! Je sais pas si je vais résister longtemps à l’envie de crever cette raclure…

La chef de la sécurité prit une grande inspiration en fermant les yeux. Elle les rouvrit en expirant, plus calme. Ensuite, elle jeta son arme de côté et considéra quelques instants Li Ann d’un regard calculateur.

Un craquement sec retentit, en même temps qu’un cri de douleur poussé  par  sa prisonnière.

Ishihara venait de venger l’humiliation que celle-ci avait fait subir à Tetsuo en lui brisant le bras, quelques jours auparavant. Ceci fait, elle se leva, libérant ainsi Li Ann.

_Putain…

Ce sadisme satisfait à l’égard de celle qui lui avait plus d’une fois sauvé la mise suscita en Ivan l’irrésistible envie de faire une grosse connerie. Comme éclater la tronche de l’autre salopard. Ou éventuellement lui péter un membre.

_Ne bouge surtout pas, Ivan ! lui intima Li Ann avant qu’il ne se fût décidé.

_Ils n’attendent que cela pour te mettre hors d’état de nuire, confirma la blonde.

Du coin de l’œil, Ivan constata qu’elles n’avaient pas tort. Les securits, prêts à l’attaque, n’attendaient qu’une erreur de sa part pour lui régler son compte. Il se contint, donc.

_Hé, les connards ! Je vous ai déjà dit de jeter vos armes et de faire disparaître vos armures !

Sur un regard agacé de leur chef, ils obtempérèrent. En revanche, la blonde se baissa pour s’emparer d’un flingue…

_Ca va, Ivan, elle est avec nous, fit Li Ann en se mettant péniblement debout, un bras inerte. C’est Uzima Kruger, celle qui m’a libérée.

Cette dernière parcourait sans rien dire la chambre du canon de son arme, de la même façon que l’avait fait le robot incarnant Li Ann, juste avant de massacrer les Purple Arrows… Et ça inquiéta Ivan. Les securits aussi se montraient nerveux.

Kruger pressa la détente principale ; une rafale partit dans un sifflement doux ; les casques des huit securits furent transpercés. Ils gonflèrent d’un coup sous l’effet de l’explosion de leurs têtes et leurs corps s’effondrèrent.

Seuls subsistaient à présent Kruger, un type en thermop désactivée, à la gueule de métis, Smith, Li Ann, Ivan, Kusaka, et Ishihara qui n’en revenait pas d’avoir survécu.

_Je ne voulais pas priver ton patron d’un si précieux auxiliaire, lui expliqua Kruger avec un sourire en coin.

_C’est risqué, je trouve… fit Li Ann, le pistolet d’Ishihara dans sa main valide – la gauche.

Elle l’appuya entre les deux yeux de sa tortionnaire. Cela n’intimida pas pour autant la chef de la sécurité, qui la défia du regard.

Un coup de crosse précisément assené sur le nez envoya sa tête heurter le mur. Une fois par terre, Ishihara ne bougea plus.

Même Li Ann s’excitait, maintenant… Ivan éprouva soudain le besoin de garantir sa sécurité avec un flingue plus meurtrier que ses tokamaks. Sans lâcher le cou de Kusaka, il tendit le bras pour récupérer celui abandonné par l’un des securits.

_Si vous nous expliquiez ce qui se passe ici ? demanda Li Ann à Kruger. C’est ce monsieur qui est censé solutionner nos problèmes ?

_Oui. Je comptais l’emmener pour le cuisiner tranquillement chez nous,  mais il s’est débrouillé pour bloquer la porte. Dans le sens de la sortie, du moins. En outre, il ne m’a pas l’air en pleine possession de ses moyens.

De fait, le regard fixe qu’avait à présent l’individu n’était pas des plus rassurants.

Ca rappelait à Ivan…

_Ah ouais, tiens. Il tire la même tronche d’abruti que le barbu en blouse blanche, au labo. Kusaka agitait ses mains devant lui sans qu’il ait la moindre réaction.

Les trois autres le dévisagèrent, interdits.

_« Le barbu en blouse blanche »… répéta Li Ann. Tu veux parler du professeur Sato ?

_Aucune idée… Mais c’est vrai qu’il avait une gueule de prof. Hé, ducon, c’était ce gars-là ? demanda-t-il à son prisonnier.

_Oui, admit Tetsuo. C’était Sato. Je pense que c’est votre virus qui les ont mis dans cet état, lui et les autres androïdes.

_Un virus ? s’étonna Kruger. Nous n’avons jamais introduit de virus, ici…

Elle échangea un regard avec Gerhard.

_Nom de… Cela ne vient pas de nous, Kusaka. Mais nous avons certainement fourni au pirate, à notre insu, un moyen de pénétrer le système des tours.

Au point où ils en étaient, elle pouvait révéler leur accointance avec l’inconnu qui leur avait permis de délivrer Li Ann… Cela permit au moins à Tetsuo de comprendre certains événements récents.

_Ca veut dire que Smith est un robot, alors ? fit Ivan en examinant de  loin l’homme de la mairie. C’est bien foutu, quand même.

Li Ann allait de révélation en révélation. D’abord, Sato était un androïde, puis Smith… Elle s’approcha de ce dernier pour l’étudier plus précisément. Jamais encore elle ne s’était trouvée confrontée à une technologie si… parfaite. Cela en était presque effrayant. Et les implications de l’existence de tels robots étaient vertigineuses.

Smith tourna soudain la tête vers elle. La jeune femme recula aussitôt, pistolet braqué. Ivan nota qu’elle tremblait un peu. Son corps blessé commençait à accuser le coup…

_Ne vous inquiétez pas, la rassura-t-il en souriant. Je n’ai aucune intention belliqueuse. Il se trouve en fait que je ne suis pas exactement celui que vous pensez. Mais avant tout, laissez-moi vous dire que je suis ravi de vous rencontrer en personne, mademoiselle Shuang. Je n'en avais pas encore eu l'occasion, alors que je  vous avais engagée. Je vois que vous savez choisir vos alliés, fit-il en indiquant Ivan de la tête. Peut-être pas très malin, mais efficace.

Li Ann, Kruger et Kusaka avaient du mal à croire qu’ils tenaient une pièce si importante du puzzle.

_Alors c’est vous qui… commença Li Ann. Mais pourquoi… Comment…

Les questions se bousculaient dans sa tête.

_Tout cela n’a plus guère d’importance, de toute façon, répliqua-t-il. Dans quelques minutes, les émeutiers seront parvenus ici et massacreront impitoyablement tout ceux étant liés de près ou de loin aux asiatiques. C’est-à-dire ceux dépourvus de thermops : moi, Kusaka et Ishihara.

C’était vrai : ils n’auraient jamais le temps de l’interroger. Tout juste pouvaient-ils se préparer au débarquement des autres sauvages en enfilant les cagoules de leurs thermops.

_Hein ? Ca veut dire que ce connard va rien nous dire ? s’indigna Ivan en fixant Li Ann, puis Kruger. On s’est fait chier à venir ici pour rien ?

Elles haussèrent les épaules, impuissantes.

_Foutu pour foutu… murmura-t-il en pointant sa pétoire sur Smith.

Ce dernier le gratifia d’un haussement du sourcil droit, avant que sa poitrine ne se fasse déchiqueter par sa rafale sous les regards consternés des autres.

_Ivan, t’es malade ? Qu’est-ce- que tu fiches, encore ? rouspéta Li Ann.

Délaissant Kusaka, Ivan alla ramasser la tête salement décapitée de Smith.

_C’est un robot, non ? Donc il y a peut-être moyen de récupérer des infos dans sa mémoire… C’est la façon la plus pratique qu’on ait de le faire sortir d’ici. Entier, il se ferait démolir par les autres, alors qu’ils foutront la paix à quelqu’un qui se trimbale avec un… Un trophée.

_Oui, ce n’est pas idiot, concéda Kruger. A condition évidemment que ce qui lui tient lieu de mémoire se situe bien dans son crâne…

Ah merde. Ivan s’était peut-être encore emporté.

_C’est le cas, intervint Tetsuo qui s’asseyait en massant sa nuque endolorie. Vous devriez activer vos thermops, à présent ; ils ne vont pas tarder.

Des coups portés contre la porte confirmaient l’arrivée imminente des insurgés.

_Combien de temps cela nous laisse-t-il ? demanda Kruger.

_Je dirais cinq à dix minutes… Le blindage des portes de cet hôtel m’a  l’air moyen.

Il manipulait des holos sur son mufo.

_Hé ! Qu’est-ce que tu fous, là ?

_A présent que tout est perdu, il n’y a plus aucune raison de garder les gens ici, répliqua-t-il avec un sourire triste. J’ai ordonné l’évacuation générale.

Kusaka alla ensuite s’agenouiller auprès d’Ishihara, toujours inconsciente, lui caressa la joue. Elle allait mourir, elle aussi – certainement après s’être fait violer –, et cela l’affligeait. Payer sa fidélité de cette façon… Autant lui éviter la souffrance et l’humiliation.

_Kruger, pourrais-tu me faire une faveur ?

_Il est hors de question que je vous abatte, si c’est à cela que tu penses. Nous allons vous faire sortir d’ici d’une façon ou d’une autre.

_Ouais, faut dire qu’on a le temps, d’ailleurs, ironisa Ivan qui n’avait pas envie de faire le moindre effort pour aider l’autre crevure.

D’un autre côté, sauver la mise d’un type comme ça laissait espérer une récompense conséquente… Oui, il voyait très bien ce qu’il pourrait lui réclamer en retour. Quant à le soustraire à la boucherie qui l’attendait…

_ Ah ! J’ai une idée qui pourrait marcher, annonça-t-il en commençant à  ouvrir sa thermop. Va falloir se grouiller.

Les autres le fixèrent avec des yeux incrédules.

_Attends ! l’arrêta Kruger. Tout le monde au sol, la paroi extérieure va sauter ! Et accrochez vous bien !

A peine avaient-ils plongé que l’épais mur de plexos volait en éclats. L’air pressurisé de la pièce se rua au-dehors par l'énorme brèche ouverte dans la paroi.

Devant eux, flottait une manta de transport du modèle que l’inconnu avait exigé de Kruger. Elle pivotait de manière à leur présenter sa queue. Une large rampe d’accès bascula de la partie arrière de la carlingue tandis que l’appareil se collait au bâtiment.

_Embarquez tous ! leur enjoignit une voix féminine qui rappelait quelque chose à Ivan. On file !

Le premier étonnement passé, ils ne se firent pas prier.

Par K. Loo - Publié dans : Chapitres sans zique
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