Dimanche 6 mai 2007

* * *

 Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 07h25

 

Tetsuo se hâtait vers le laboratoire. Ils n’allaient pas tarder à avoir du nouveau. Les nouvelles que lui avait communiquées Mi-Yung l’inquiétaient néanmoins… Une fusillade dans le hangar B-08, un mort parmi les securits, un inconnu disparu à bord de l’une de leurs mantas, deux autres securits retrouvés morts chez eux… Cela témoignait d’une capacité d’infiltration du niveau de celle de Li Ann. Pour ajouter à la confusion, le cadavre du securit tué dans le hangar avait été immédiatement enlevé par une mystérieuse équipe dépendant du service de Sato.

Son mufo vibra. Le professeur le rappelait après le message qu’il lui avait laissé. Sato resta bien sûr impassible pendant que Tetsuo lui exposait les faits.

_Oui, j’ai également été prévenu de ces événements… Le securit tué était un PH que nous avions mis en place dans cette unité, dont certain éléments avaient un comportement suspect. Il a prévenu le système au moment de sa destruction, ce qui a motivé notre intervention… Les PH sont une très bonne imitation humaine, mais ils ne résisteraient pas à une analyse approfondie de leurs  « entrailles ».

_Un comportement suspect ?

_Oui… Des critiques à l’égard de la direction, notamment. Et plus généralement, des propos dénotant de possibles failles dans la fidélité de leurs auteurs. Comme il semble que Mutsuhito ait à faire face à des fuites, votre père a pensé…

Tetsuo hocha la tête. Quand tout se serait un peu calmé, il lancerait un grand dépistage de PH dans la société. On en avait un peu trop disséminé au sein de Mutsuhito, à son goût… Et combien ailleurs ?

_Et le fuyard ? Vous avez une idée de son identité ?

_Non. Il a pris la précaution d’effacer jusqu’aux traces de sang qu’il avait laissées en se faisant blesser. Tout ce que nous savons de lui est qu’il a pu s’infiltrer relativement profondément dans notre système. Cela le rend plus inquiétant encore que ne le fut Li Ann…

Tetsuo coupa la communication et poussa un soupir de lassitude. C’était toujours pareil : à peine était-on sur le point de dénouer quelques fils qu’on récupérait un nouveau sac de nœuds à démêler. Les grecs avaient un mythe correspondant à cette situation… Sisyphe. Oui, c’était ça.

 

* * *

Twins, District 33, Los Angeles, 25 juillet 2097, 07h27

 

Cela faisait un petit moment que Jamal tournait en l’air dans l’attente d’une occasion de descendre. Si l’émeute – ou plutôt la révolution – n’était pas aussi violente, il aurait déjà une bonne partie de la chasse des Twins collée au train, malgré le code d’identification que lui avait fourni l’inconnu... Celui d’une manta qui avait été détruite à l’instant où il s’était emparé de son code, si on l’en croyait… C’était ce qui avait permis à l’inconnu de dissimuler sa disparition au système jusqu’à ce que Jamal dérobe son appareil et s’approprie cette identification. A présent, son appareil était censé passer pour une manta régulière, mais Jamal ne se fiait pas trop à la pérennité de sa couverture.

Et puis son moignon le faisait souffrir. Les systèmes de survie du bord lui avaient pansé la plaie, injecté des nano-machines qui avaient obturé ses artères de manière à stopper l’hémorragie… Il avait toutefois refusé l’injection d’une trop forte dose d’analgésiques, pour ne pas voir ses sens émoussés. Ce n’était pas le moment de s’endormir.

Ah, le signal… Il lui indiquait un gratte-ciel proche, à l’est de sa position. En théorie, il devait y creuser un trou à mi-hauteur pour y livrer l’appareil… En espérant ne pas se prendre un kamikaze entre-temps, bien sûr. On lui avait assuré qu’aucun véhicule suspect ne serait présent dans les parages durant l’opération.

Jamal plongea au milieu des gens en provoquant un carnage conséquent, et se stabilisa en face de l’édifice. Quelques missiles pour le trou, la finition au laser secondaire… Tout se déroula parfaitement : il fut posé en moins d’une minute.

Lorsqu’il émergea, chancelant, de l’appareil, il se retrouva nez à nez avec deux personnes – un homme et une femme, semblait-il –, en thermops désactivées. La femme était sur ses gardes, une arme à la main. Pas un antidro ; un pistolet militaire.

_Nous avons envoyé ce qu’il fallait à votre patron, lui annonça l’homme. Nous sommes quittes.

Il ne put que hocher la tête.

_ Je vous conseille d’adopter un mode plus discret pour votre thermop, fit l’inconnu avant de grimper dans l’appareil.

Jamal était repassé en mode invisible, c’était vrai… Son bras coupé rendait le camouflage quelque peu inutile, voire remarquable. Il passa en mode « civil ».

Sa compagne suivit l’homme, la trappe se referma. La manta ne tarda pas à s’envoler vers un objectif inconnu.

Quant à lui, il ne lui restait plus qu’à se rendre au point de récupération convenu avec Uzima et Gerhard. En espérant qu’ils ne tarderaient pas.

 

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 07h59

 

Ils s’étaient retrouvés dans ce qui semblait être une usine vidée d’une bonne partie de son matos. D’immenses  chaînes de montage incomplètes s’alignaient sous leurs yeux, parsemées de cadavres de techniciens s’étant faits massacrer faute d’avoir fui à temps. Les joks avaient déjà complètement occupé le coin et investissaient maintenant le reste de la tour, tandis que les nachris entamaient la destruction méthodique de tout ce qui ressemblait à de la haute technologie…

_On passe en mode invisible ! brailla Si-Do. Et on suit Li Ann !

La vingtaine de personnes constituant leur petit groupe s’estompa du champ de bataille. Désormais, il ne se distinguaient plus que par l’intermédiaire de leurs thermops qui communiquaient entre elles, affichant sur leurs masques des silhouettes rouges en lieu et place de leurs compagnons.

La première chose que fit Li Ann fut de leur montrer d’un geste sec de la main le mur le plus proche. L’espace y était relativement dégagé, et on y risquait moins de se faire percuter par un bourrin traçant à fond. Ils suivirent la paroi jusqu’à la première ouverture, qui donnait sur un couloir assez large pour y circuler à cinq de front. Ce qu’ils évitèrent, bien sûr, continuant à raser les murs en file indienne. Li Ann ne se priva pas d’accélérer.

_On va au puits ascensionnel, indiqua-t-elle. Il nous faut un terminal de réseau en marche, et les rares qu’il reste à ce niveau sont en train de se faire  démolir.

Les émeutiers étaient si absorbés par leur entreprise de vandalisme que la petite bande, plus rapide, ne tarda pas à se retrouver seule en tête. Quand ils arrivèrent au puits, celui-ci était entièrement vide. Li Ann passa directement en glissade sur le mur, sans ralentir ; Ivan et les joks l’imitèrent.

Soudain, elle pila en écartant les bras.

_Stop ! intima-t-elle.

Les joks réagirent à peu près à temps, sauf Bite-en-Feu qui continua, emporté par l'ivresse de la vitesse et du speed coulant dans ses veines. Il s’arrêta tout de même vingt mètres plus loin… Et fut englouti par un flash de lumière rouge venu de nulle part.

Sans comprendre, il se retourna vers les autres… Ce simple mouvement  provoqua chez lui une perte d'équilibre. En moulinant instinctivement des bras pour se rétablir, il les vit se désagréger en rondelles… Puis sa tête s’affaissa vers l’arrière… Et plus rien.

Horrifiés, les autres le regardèrent s’effondrer, débité en tranches. Il  commença par s’écrouler vers la paroi sur laquelle il glissait, puis, dès que son crâne se disloqua à son tour, la gravité artificielle générée par son antigrav cessa d’être et ses morceaux tombèrent sur les joks dans une pluie de sang.

_Ne vous avancez pas, leur enjoignit Li Ann. Ils ont disposé des mines au laser, ici.

_Des quoi ? demanda une voix.

_Des mines au laser. Des globes volants qui libèrent un faisceau de rayons laser quand leurs détecteurs de mouvement ou de spectre visuel sont sollicités. Elles sont équipées d'un système de distorsion optique ; c'est pour ça qu'on ne les voit pas flotter devant nous.

Fallait s’y attendre : ces putains d’asiates n’allaient pas les laisser se promener dans leurs Twins comme ça…

_Mais putain, pourquoi tu nous l'a pas dit avant ?

_Parce que je l’ignorais. Ce vide devant nous m’a paru louche, c’est tout… Ces mines ne sont même pas encore officiellement en service, comme leur espèce de gaz durcissant.

_Tiens ouais, au fait, pourquoi ils nous l'ont pas encore balancé à la gueule, celui-là ? fit quelqu'un.

_Ils n’en n’avaient peut-être pas un stock illimité… répliqua-t-elle. Maintenant, il faudrait dégager le passage. Et vite, parce que j’ai l’impression que vos copains ont fini de tout casser en bas. Avec eux dans les pattes, cela sera plus compliqué.

En effet, on entendait la rumeur se rapprocher.

_Et on fait comment, pour se frayer un passage ? demanda Ivan. On tire au hasard ?.

_Oui. D’après ce que j’avais vu des caractéristiques de ces machines, des boules de plasma à fréquence maximale devraient suffire, mais je conseille à ceux qui le peuvent d’utiliser les antidros.

Li Ann brandit son flingue  à deux mains, et tira en mode rafale, balayant l’espace devant elle. Ses balles déclenchèrent quelques explosions. Les autres l’imitèrent et le grand puits résonna bientôt des déflagrations occasionnées par leur opération de déminage. Au bout de cinq minutes de cet étrange feu d'artifice, ça se calma.

Il était temps : la foule débarquait.

_Laissez-les nous dépasser, ordonna Si-Do. Ils nous ouvriront la voie s’il reste de ces saloperies dans le coin.

Quelques nouveaux flashs rouges, au loin, lui donnèrent raison. Li Ann repartit en évitant soigneusement les coins encore minés. Sept ou huit cent mètres plus haut, elle sortit du puits.

Un étage de bureaux, semblait-il. Tous les employés n’avaient pas eu le temps de fuir avant l’arrivée des émeutiers, comme en témoignaient des cadavres épars dans le couloir qu’ils parcouraient. Une échauffourée avait lieu en avant de leur position ; les securits ne lâchaient pas le morceau si facilement…

Cela faisait un moment que Li Ann avait ralenti le train. Elle cherchait un bureau encore à peu près intact, qui s’avérait compliqué à dénicher…

Finalement, elle se décida pour une pièce où ne traînaient que trois émeutiers. Ils avaient en fait différé la démolition d’usage pour besogner comme il convenait une malheureuse coincée là. Jolie, d’après les critères d’Ivan. Il aurait presque eu envie de participer, si Li Ann ne s’était directement postée devant ce qu’Ivan imagina être un terminal réseau (une table possédant un holodisk sur le côté).

_Bon, remettez vos thermops en mode « jok » et empêchez les autres de rentrer, fit-elle. Je vais lancer la recherche.

Les trois violeurs – civils – sursautèrent quand ils virent surgir du néant une vingtaine de joks. L’un d’eux eut le réflexe malencontreux de leur braquer une arme dessus : ça déclencha automatiquement un tir préventif général qui étala les trois types, ainsi que leur victime. Assommés, ou bien morts.

Pendant ce temps, Li Ann avait sorti son disque de données à pastille, qu’elle inséra dans la fente accompagnant le disque du terminal. Puis elle se lança dans les holos.

_Il s’agit d’un programme casseur de codes que j’avais préparé avant, expliqua-t-elle à Ivan. Cela devrait suffire pour les données superficielles que nous  recherchons.

Il ne lui fallut que quelques minutes pour obtenir la liste des résidents extra-Twins arrivés hier dans les tours. Y’en avait un paquet… Des milliers. Il fallait dire qu’il n’y avait pas trente-six endroits sûrs pour les richards de Los Angeles… Jusqu’à maintenant, du moins. Une recherche affinée permit facilement à Li Ann d’en tirer une sous-liste correspondant aux collaborateurs de l’équipe du gouverneur… Environ deux cents noms ; ça se précisait. Ensuite, elle filtra les professions n’ayant aucun rapport avec la conduite de véhicules. Ca prit un peu plus de temps, car ça nécessitait de casser plusieurs autres niveaux de sécurité protégeant les informations relatives à la vie privée. Elle obtint finalement une petite cinquantaine de possibilités.

C’est là qu’elle demanda à Ivan et Si-Do d’examiner les visages qu’elle fit défiler. Ils reconnurent leur homme dans les traits du vingt-septième gars qu’elle leur montra.

_John Smith… Ils auraient pu trouver un meilleur pseudonyme, commenta la jeune femme.

Elle se replongea dans le système, dans l’intention d’y dépister les dernières traces que le dénommé Smith avait laissé. Encore de longues minutes d’attente…

_Ca y est, annonça-t-elle enfin triomphalement. Niveau trente-cinq, vingt-cinquième étage. Dans un hôtel de luxe. C’est d’ailleurs étrange qu’il ne soit pas en train d’essayer d’embarquer dans un convoi d’évacuation, à l’instar de tous les civils ici. A croire qu’il attend qu’on vienne le cueillir…

Oui… S’il n’y avait eu que ça d’étrange, depuis l’arrivée d’Ivan à cette époque…

_Bon, ça fait du chemin, d’ici au niveau trente-cinq, fit Si-Do. Autant s’y mettre tout de suite. On reste en configuration « jok » tant qu’il y a du bordel autour. Pas besoin de risquer de se faire asperger de peinture par un connard suspicieux…

Pendant qu’ils sortaient, Ivan aperçut Li Ann parcourir la salle de son flingue en tripotant celui-ci. Qu’est ce qu’elle foutait ? Elle cherchait à détecter quelque chose ? Lorsqu’elle eut finit, elle rejoignit Si-Do en avant de la bande. Il voulut l’y suivre, mais son antigrav refusa de lui obéir. Et puis cette foutue sensation de double peau revint, plus intense que jamais…

Les Purple Arrows étaient tous devant lui, maintenant. Son antigrav daigna enfin se mettre en route, sans toutefois accepter de dépasser le dernier des joks. Et la bordée d’injures qu’Ivan lâcha n’y fit rien. Une fois de retour au puits, même son corps se mit à faire preuve de mauvaise volonté… Ivan commença à s’inquiéter pour de bon quand sa main s’empara malgré lui de son pistolet à balles chercheuses… Elle verrouilla chacun des membres de la bande, et son inquiétude se  mua en panique. Impossible de faire réagir le moindre de ses muscles de la façon qu’il souhaitait… Comme s’il était déconnecté de son corps.

Son flingue et celui de Li Ann crachèrent simultanément. Les balles de Li Ann firent aussitôt demi-tour pour revenir derrière elle, alors que celles d’Ivan tracèrent devant lui.

Les joks, ainsi pris en sandwich, ne réalisèrent même pas ce qui leur arriva au moment où leurs têtes éclataient.

Noir.

Par K. Loo - Publié dans : Chapitres sans zique
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