Jeudi 3 mai 2007

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 06h02

 

Elle arrivait, enfin. Seule, comme prévu. Ils avaient soigneusement choisi son dossier, aussi. Une histoire sérieuse avec une securit qui n’allait pas trop voir ailleurs, et ne serait donc pas susceptible de ramener un (ou plusieurs) invité(s) surprise(s) chez elle…

Agami était mignonne, jugea Jamal lorsqu’elle se posta devant sa porte pour le test sanguin réglementaire. Dommage…

Pendant qu’elle s’étonnait de la défectuosité de l’éclairage de son entrée, il se glissa dans son appartement. Elle dut sentir un léger mouvement car elle se retourna. Jamal se figea parfaitement dans l’obscurité, si bien qu’elle ne distingua rien de suspect et repartit dans le couloir. Gerhard avait bien fait de préalablement couper l’alimentation de la lumière à cet endroit…

Les clés fournies par leur mystérieux contact leur avait permis de pénétrer le système plus qu’ils ne l’auraient jamais imaginé, sans IA sous la main… On se demandait d’ailleurs pourquoi il/elle ne se chargeait pas lui-même du boulot, au lieu de le leur refiler. Cela voulait peut-être dire qu’il/elle se trouvait vraiment à l’extérieur…

Cependant, l’heure n’était pas aux questions… Il s’excusa silencieusement de ce qu’il allait lui faire, puis la rattrapa avant qu’elle n’arrive dans la pièce principale et lui tordit le cou. Son décupleur n’avait pas laissé l’ombre d’une chance à la jeune femme.

C’était un studio de taille moyenne – trente mètres carrés –, avec un mouchard dans la pièce principale et un dans la salle de bains. Aucun d’eux ne pouvait soupçonner ce qui s’était déroulé dans l’ombre, néanmoins Uzima leur avait enseigné de ne surtout pas sous-estimer la paranoïa d’une multinationale telle que Mutsuhito. Un mouchard mobile pouvait très bien patrouiller non loin de là, aussi convenait-il de se presser.

Il ouvrit la penderie du couloir pour y dissimuler le corps. Ensuite, il mit sa combi en mode « Agami », mode qu’il avait paramétré quelques heures plus tôt en fonction du dossier qu’ils avaient déniché dans le système. Après s’être holographiquement revêtu de la tenue de soirée de sa victime, il sortit.

Quel gâchis, tout de même… Devoir supprimer une femme juste pour s’assurer que le système des Twins ne s’alarme pas de la présence simultanée de deux Agami en deux endroits différents, cela semblait ridicule. Jamal avait bien été tenté un instant de seulement l’endormir… Mais la mort était le seul  moyen de s’assurer qu’elle ne pourrait jamais rien révéler.

 

* * *

Ancien building fédéral, Vieille ville, Los Angeles, 25 juillet 2097, 06h34

 

_On y va !

A cet ordre de leur chef suprême, un bon millier de joks - dont une centaine de cuirassés - s'élevèrent sur leur antigrav. Towk rejoignit alors ses troupes et leva le bras pour leur donner le signal du départ. En réponse, mille poings armés se levèrent, mille gorges hurlèrent leur férocité.

Telle une nuée de sauterelles, la bande s'élança dans la nuit derrière son chef, à travers les allées sales de la vieille ville. Elle se faisait rejoindre au fur et à mesure de sa progression par les joks dont ils traversaient le territoire, tandis que les types de la vieille ville en mal de casse lui emboîtaient le sillage, imités en cela par des groupes de miliciens nachris. Ils furent bientôt en tête d’une foule de centaines de milliers de soudards, fonçant  comme des malades vers les Twins en saccageant tout sur leur passage.

 

 

Lorsqu'ils arrivèrent dans la nouvelle ville, les combats y faisaient déjà rage entre forces de l’ordre et émeutiers.

 

* * *

Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 06h35

 

Le lieutenant-pilote securit Ji-Sung Lee était censé prendre son service dans vingt minutes mais il avait à cœur de commencer un peu plus tôt, comme d’habitude… D’autant plus que l’émeute ultra-violente qui avait encore cours à cette heure se montrait préoccupante. Lee ne s’expliquait pas l’apathie de la direction… Avec les renforts qu’il savait être arrivés aux Twins, elle disposait de suffisamment de monde, de blindés et d’aéronefs pour disperser relativement facilement cette bande de pouilleux. Pourquoi les laissait-elle donc ravager impunément la ville jusqu’à menacer l’intégrité des tours jumelles ?

Cela ne le regardait pas, de toute façon… Seuls le concernaient son boulot et sa vie privée. A ce sujet, ses points de consommation allaient peut-être enfin l’autoriser à demander un appartement plus grand, où il pourrait loger avec Kyoko… Depuis le temps qu’il attendaient cela…

Il finit d’enfiler son armure et vérifia le chargeur de son pistolet – uniquement des balles chercheuses explosives, suivant les ordres.

C’est à ce moment que retentit la sonnerie de sa porte d’entrée. A cette heure-là, cela ne pouvait être que…

Gagné.

Kyoko se tenait devant sa porte, simplement habillée d’une minijupe et d’un petit haut sexy (dans le plus strict respect de la mode du mois – longueur de jupe asymétrique et motifs stylés « taches jaunes sur fond noir »). Il lui ouvrit en souriant avec regret : ils n’auraient guère le temps que de se frustrer réciproquement jusqu’à ce qu’ils obtiennent une période de repos commune. Elle entra chez lui avec un air coquin, en éteignant d’un geste gracieux la lumière de son couloir d’entrée, et colla ses lèvres brillantes aux siennes sitôt que la porte se fût refermée.

Il n’embrassa qu’un courant d’air. Une poigne de fer se referma sur sa nuque, qu’il sentit craquer.

Jamal le maintint par la colonne vertébrale de manière à ce que son cadavre ne s’écroule pas bruyamment, puis le déposa délicatement contre sa penderie. Il l’y « rangea » comme il l’avait fait pour sa collègue et compagne, sans toutefois la refermer immédiatement. De sa poche ventrale, il tira une seringue et un fin manchon, qu’il relia par un tube souple, avant de planter l’aiguille du montage ainsi obtenu dans une veine du bras de sa victime. Une fois le manchon rempli, il rabaissa soigneusement la manche de Lee et tira la porte de la penderie. Ensuite, il enfila la pochette de sang sur son avant-bras droit, sous sa combinaison thermop qu’il configura en mode « Lee ».

Ce fut donc Lee que les capteurs du couloir virent sortir de chez lui dans l’intention fort professionnelle d’être légèrement en avance sur son horaire.

Il n’y avait guère que huit minutes de trajet jusqu’au hangar qui lui était affecté, qu’il effectua assez rapidement pour minimiser les risques de croiser une connaissance du personnage dont il jouait le rôle.

Il parvint sans encombres au hangar, sa pochette de sang ayant correctement rempli son rôle lors des différents contrôles sanguins. Le dernier sas dévoila un parfait alignement de mantas de combat. Celle assignée à Lee était un modèle de transport, moins maniable et rapide que les modèles de chasse. Il y avait de l’agitation, dans les parages… Preuve que ça chauffait toujours dehors.

S’efforçant de conserver une démarche décontractée quoi qu’empressée,  Jamal se dirigea vers l’emplacement 4-12 où était stationné son appareil. Il ne put malgré tout échapper aux salutations lointaines de quelques-uns de ses collègues. Des androïdes étaient évidemment présents dans le hangar ; il réussit à s’en tenir relativement éloigné. Tout se passait bien ; personne ne semblait remarquer quoi que ce fût et il n’était plus loin de son but…

Du coin de l’œil, il remarqua cependant que quelqu’un le dévisageait, sur sa droite. Un homme, typé chinois du Yunnan, qui ne figurait pas dans le dossier de Lee. A environ quatre mètres ; bien trop loin pour repérer un camouflage thermop. Et pourtant… Un PH. Cela ne pouvait être qu’un de ces PH dont Kusaka avait révélé l’existence à Uzima. Il s’en trouvait donc jusque dans les rangs des securits…

La machine humanoïde chuchota furtivement quelque chose aux oreilles qui l’entouraient, tout en déplaçant la main vers son arme… Du calme. Devant tous ces témoins, elle serait obligée de se comporter en humain, ce qui les mettait à égalité sur le plan physique. En revanche, elle avait l’avantage du nombre… Mais ignorait qu’il était au fait de sa réelle nature.

Sa décision fut vite prise. Il s’accroupit dans la direction de sa manta, et  exécuta un fantastique saut en longueur, de toute la puissance que lui permettait son décupleur. Avant d’atterrir, dix mètres plus loin, il avait allumé son antigrav et était repassé en mode invisible. Un rapide coup d’œil en arrière lui apprit que l’autre s’était également élancé, suivi de quatre securits.

Deux ou trois secondes suffirent à Jamal pour arriver à sa manta sous laquelle il freina brusquement, les pieds en travers, une main fermement accrochée au fuselage. Il plongea son bras droit dans l’orifice de contrôle sanguin qu’il venait d’ouvrir, en priant pour ne pas se faire abattre pendant le bref instant où il serait immobilisé.

Le voyant passa presque immédiatement au vert, la trappe d’accès s’ouvrit.

Et son bras droit explosa.

Le souffle coupé, Jamal se retourna : l’autre venait de tirer une balle explosive. Les balles chercheuses n’ayant pas plus que les hommes la capacité de localiser un thermop, cela confirmait la nature inhumaine de son agresseur. Combien y en avait-il, de ces saletés ?

Pendant que l’androïde se précipitait vers lui, Jamal se remit en mode Lee tout en se recroquevillant pour donner l’impression de plier sous l’effet de la douleur, et pivota légèrement, de manière à masquer de son corps le côté où était rangée son arme. Il la dégaina alors que l’autre n’était plus qu’à quelques mètres, trop pressé pour être en mesure d’esquiver la rafale explosive que le sud-africain lâcha.

Contre tout attente, il n’explosa pas mais fut déchiqueté comme n’importe quel être vivant. Sans s’interroger davantage, Jamal sauta dans la manta. A l’intérieur, il referma la trappe puis, ordonnant à sa thermop de comprimer sa blessure autant qu’elle pouvait, se précipita dans le pose de pilotage. Avant de se glisser dans le cockpit, il inséra un disque de données dans la console de configuration. Si l’autre était bien un PH, il avait peut-être déjà fait bloquer le système de contrôle. Les programmes de ce disque devraient suffire à casser les barrières et à le protéger de toute intervention du système des tours.

L’engin s’éleva à hauteur d’envol et s’orienta vers la sortie…

Le sang. Il oubliait le sang que son bras amputé avait perdu avant qu’il n’embarque. Un laser secondaire de la manta suffit à fondre instantanément une large portion du revêtement de sol du hangar sous son appareil, avec ce qui traînait dessus.

Ayant effacé toute trace de son passage, il gagna le sas de sortie.

Heureusement, l’intense activité qui régnait empêchait tout blocage des ouvertures… Jamal s’élança dehors

 

* * *

Devant les Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 07h18

 

A présent, les Twins étaient vraiment imposantes, emplissant l’intégralité de son champ de vision. C'était la première fois qu'il se trouvait au pied d’un édifice si énorme qu’il ne pouvait même pas en distinguer le sommet…

Les blindés, qui avaient établi une enveloppe de sécurité d’environ cent mètres autour des Twins, tiraient dans le tas sans discontinuer. Ils ne pouvaient cependant pas toujours arrêter les kamikazes qui les prenaient pour cible… Et, régulièrement, l’un des massifs tanks volants dégringolait en se disloquant. Entre les blindés, securits, flics et miliciens, tous cuirassés, comblaient les espaces et repoussaient comme ils le pouvaient (c’est-à-dire à l’arrache) toute tentative d’intrusion.

Les corps brisés volaient.

Les membres déchiquetés pleuvaient.

Le métal broyé brûlait.

Même les Twins s’étaient jointes à la fête… D’énormes rayons lasers jaillissaient parfois d’holos simulant de grands panneaux de plexos, désintégrant les débiles qui se  risquaient trop au-dessus du gigantesque bordel ayant cours dans la nouvelle ville.

A des milliers de mètres d’altitude, les mantas rôdaient au-dessus des émeutiers, telles des oiseaux de mer, plongeant occasionnellement vers des concentrations de véhicules pour les disperser, au risque notable de se faire défoncer par un kamikaze au plastomère. En voir une passer en quelques instants de la silhouette lointaine au monstre cuirassé d’énergie hachant la foule et crachant la mort par tous ses canons… Ca foutait sérieusement les jetons. Dieu merci, elles n’avaient encore jamais été jusqu’au sol… Du moins entières.

La bande de Towk ne fit pas vraiment de pause. Au contraire, elle fonça au ras du sol directement vers les Twins, multitude de malades surexcités par leur came… Elle avait également intégré de petits escadrons kamikazes  de véhicules nachris, volant en masses compactes au sein des joks.

Malgré tout le monde qu’ils avaient au-dessus d’eux, les mantas ne tardèrent pas à les repérer. L’une plongea au milieu de la foule, canons à plasmas en action, lasers primaires et secondaires déchaînés. Elle fit une véritable boucherie, aussi sanglante que brève. Alors qu’un seul de ses rayons lasers primaires avait atteint les SM, elle ramassa successivement un kamikaze et  trois véhicules suicides, et finit par se planter avec fracas dans un gratte-ciel. Cinq autre mantas tentèrent leur chance… En pure perte. Elles ne parvinrent qu’à quitter prématurément le théâtre des opérations.

Les bagnoles ouvrant la route des SM arrivèrent devant les blindés qui les explosèrent impitoyablement. Leur force inertielle envoya malgré tout leurs carcasses enflammées s’écraser contre les flics. Les joks, cuirassés en tête, les suivirent jusqu’au contact avec les défenseurs des tours. Une « tache » de combats aux corps-à-corps s’étendit sur le mur formé par les securits alors que les joks de la bande continuaient d’affluer, attirant des renforts qui dégarnissaient d’autres endroits du barrage, où la pression des émeutiers se fit automatiquement plus forte.

 

Die Wahrheit ist ein Chor aus Wind
kein Engel kommt um euch zu rächen
diese Tage eure letzten sind
wie Stäbchen wird es euch zerbrechen

()

 

Les Purple Arrows de Si-Do, leur thermops en mode « jok », restaient en retrait, attendant l’occasion de passer. Ils avaient du mal à tenir en place, d’ailleurs. Ivan en profitait pour tester le jouet qu’il avait dégotté dans la manta. Li Ann lui avait expliqué comment faire…

Du pouce, mettre l’arme sous tension.

Le petit écran holo situé à l’arrière affichait alors ce qu’il visait, avec une  mire rouge.

Ensuite, amener sa cible au centre de la mire

La gâchette du bas, pour la verrouiller.

La gâchette du haut, pour tirer la balle chercheuse.

Presser brièvement pour n’envoyer qu’une balle, longuement pour une rafale.

Les balles explosives filaient sans bruit vers ce qui leur avait été désigné, visant si possible les parties dégarnies de plaques de plasma.

Le corps de la cible se faisait déchiqueter aux endroits touchés.

On pouvait aussi sélectionner plusieurs cibles à la fois, en les désignant directement dans l’holo ou en actionnant plusieurs fois de suite la gâchette du bas.

Il était bien, ce gadget… Par contre, leurs ennemis en étaient abondamment pourvus… Ca incitait à ne surtout pas se faire trop remarquer, sous peine de se retrouver avec un bon nombre de saloperies chercheuses au cul…

Ah, une brèche avait été ouverte dans le barrage policier, un peu plus haut… Du coup, pas mal de securits s’opposant aux Sexy Motherfuckers se déplacèrent pour repousser les indésirables. Ce fut le moment que choisirent les escadrons nachris pour s’écraser sur les blindés barrant encore le passage à cet endroit. Plusieurs violentes déflagrations retentirent, tuant joks et flics.

La voie était libre ! Les SM s’y ruèrent joyeusement, balayant sans pitié les quelques défenseurs survivants. Cette fois, les Purple Arrows les accompagnèrent. Derrière, les émeutiers leur emboîtaient la trace, élargissant encore la brèche.

Restait le mur de plexos à percer… Une dizaine de bagnoles repeintes au  plastomère s’en chargèrent avec fracas.

Pour la première fois depuis la construction des Twins, les joks prirent  pied à l’intérieur.

Der Meister©Rammstein

Par K. Loo - Publié dans : Chapitres à zique
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