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Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 01h38
_Cela ne vous inquiète pas ? demanda le professeur Sato.
Tetsuo haussa les épaules, les yeux rivés à l’holo.
_Non… Les renforts sont arrivés de Denver et Seattle. Nous avons à présent assez de troupes stationnées dans les Twins pour faire face à ces sauvages.
_Combien d’unités de combat ?
_Trois cent mille. Cinquante mille hommes, cent mille clones et cent cinquante mille androïdes. Plus une centaines de mantas et vingt mille blindés.
_Et… Vous pensez que cela sera suffisant ?
_Dans le pire des cas, cela nous permettra de déguerpir proprement.
_A ce sujet… Avez-vous consulté les médias asiatiques, ces jours-ci ?
Le jeune homme voyait ce à quoi le professeur faisait allusion. Le groupe médiatique contrôlé par LGT, un autre concurrent sérieux, venait de lancer une campagne de rumeurs sur ce qui pouvait se passer à Los Angeles, n’épargnant bien sûr pas Mutsuhito. Cela commençait à prendre de l’ampleur.
_Oui. Il faudrait qu’on règle la question avant qu’ils n’essaient de creuser plus loin. Nous ne réussirons pas à maintenir un tel black-out très longtemps… D’un autre côté, si nous étions contraints de vider les lieux, ils nous auraient préparé le terrain chez l’opinion et il serait aisé de légitimer l’intervention d’une puissante force armée.
_D’ailleurs, on ne devrait pas tarder à découvrir les cadavres de Cooper et de ses larbins, intervint Mi-Yung.
* * *
Ancien building fédéral, Vieille ville, Los Angeles, 25 juillet 2097, 01h52
_Ouais mate un peu la gueule du gros connard, Ivan !
Bite-en-Feu, hilare, venait de s’asseoir par terre, à côté de lui. Il zooma sur l’holo projeté par le Réseau sur son mufo : un type à poil, énucléé, le corps lacéré et la tête figée en un rictus horrible. Y’avait cinq ou six autres cadavres autour, dans le même état.
_C’est qui, ça ?
_Cooper, le gouverneur, et ses potes, bordel ! Les gars qui ont fait ça l’ont trop bien arrangé. Z’auraient quand même pu lui chier dans la bouche pour parfaire le tableau…
Il manquait la touche de l’artiste, c’était vrai.
Ivan aspira une bouffée du tchou qu’on lui avait filé et passa l’ustensile à Bite-en-Feu, qui s’empressa de l’activer. Celui-ci avait tristement accueilli la nouvelle de la mort de Flow R. ; faudrait bien ça pour lui remonter le moral… Ca eut l’air de marcher, puisqu’il enchaîna sur quelques conneries qui firent se marrer bruyamment ses quelques auditeurs (sa bite, son œuvre, le potentiel masturbatoire du nouveau bras d’Ivan…).
Après, Go-gol l’éclaira sur la vie de Si-Do. Fort de quelques notions de médecine, c'était en quelque sorte le docteur des Purple Arrows. Il avait reçu le surnom de « Sick Doctor » le jour où, dix ans auparavant, il s'était chargé de l'accouchement de la femme qu'il aimait. Ca s'était mal passé, et elle avait claqué avec son gamin. Depuis ce jour, un air profondément mélancolique ne quittait jamais son visage, même quand il souriait… Il semblait attendre patiemment que la mort l'emmène rejoindre l'être qu'il avait le plus aimé au monde, ce qui ne tarderait plus trop étant donné son grand âge, pour un jok. D'ailleurs, les tremblements permanents dont il était agité étaient le signe que les drogues qu'il passait son temps à ingurgiter étaient en train d'avoir sa peau…
_Pu-ni-tion a-nale !
Ah, c’était reparti pour le cirque… Vu le nombre de prisonniers, cette fois-ci, ça allait rapidement tourner à la boucherie. Et le réveil promettait d’être bruyant.
Il jeta un œil à Li Ann. Accompagnée par Towk jusqu’à leur petit squat, elle avait pu se débarrasser de sa cagoule sans craindre l’animosité des autres. Elle avait beau s’efforcer de rester impassible, le spectacle qu’offraient les bourreaux joks à ses yeux l’écoeurait clairement. Et elle n’avait encore rien vu…
Il en profita pour remettre sa marotte sur le tapis.
_Li Ann… T’as remarqué du changement, depuis que t’es revenue ?
Devant l’incompréhension dont se teinta son visage, il précisa.
_Ouais, j’ai pensé à des trucs, pendant que t’étais pas là… Attends.
Il attrapa un vicyl que son utilisateur avait laissé de côté pour mieux profiter du spectacle, et accéda à ses petits dessins, qu’il lui présenta. Ca la laissa un instant songeuse, un peu comme Flow R. lorsqu’il les lui avait montrés.
_Il y a eu quelque chose, oui, finit-elle par dire.
Et elle lui raconta sa brève rencontre avec sa « descendante », Uzima Kruger. Ivan eut de la peine à croire qu’il avait pu toucher juste…
_Putain… Ca veut dire qu’alors on serait là… Dans l’univers III… Une seule des Li Ann – toi – serait revenue pendant que l’autre fondait sa famille – celle de cette Kruger.
Il considéra un instant son schéma, le menton sur un poing, sa main libre pianotant sur sa cuisse.
_Ah merde… Faut aussi tenir compte du fait que l’autre charogne de Kusaka t’a précédée… Vu qu’on l’a rencontré, ça veut dire qu’on se retrouve dans l’univers que sa présence a induit… En supposant qu’il n’y ait pas eu en 2008 d’autres « Kusaka » qu’on aurait pu louper, bien sûr.
_Ensuite, tu serais partie de cet univers II… Ou bien plutôt d’un univers II.1 induite par la Li Ann originaire de l’univers II, pour que vous soyez deux en 2008… Et on serait au final dans l’univers II.2
_Oui, pas mal, finit par admettre Li Ann. C’est plus intuitif que scientifique, mais cela correspond bien à ce que nous avons vécu. On n’avait à ma connaissance pas envisagé sérieusement le voyage temporel de cette façon – du moins officiellement. Ceci dit… A quoi cela nous avance-t-il ?
_C’est toujours utile de savoir dans quoi on navigue. Et puis ta descendance pourrait nous servir, non ? Surtout qu’avec un peu de chance elle pourrait t’avoir à la bonne… D’ailleurs c’est peut-être elle qui t’a engagée, tu crois pas ?
Elle secoua la tête.
_Non, elle a eu l’air aussi surprise que moi quand on s’est retrouvées face à face. Cependant, tu as raison : je pense qu’elle peut nous aider… Elle avait l’air de discuter sur pied d’égalité avec Kusaka, et sa présence aux Twins nous faciliterait son approche, demain. Passe-moi ton vicyl, que je voie à qui nous avons à faire.
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Twins, District 01, Los Angeles, 25 juillet 2097, 05h12
Jamal glissait le long de la paroi du puits-ascenseur, invisible et silencieux. Le premier obstacle à franchir serait l’accès à l’un des étages du niveau dévolu aux securits… Il en passa douze et s’arrêta devant le treizième, en surplomb de la large double-porte de l’entrée. Puis il attendit qu’ arrive un groupe de personnes suffisamment important…
Même si son camouflage thermop était censé tromper les capteurs de surveillance, il valait mieux se montrer prudent. Et le bruit sonore, visuel et thermique généré par quelques personnes était l’idéal pour couvrir son intrusion.
Plusieurs securits étaient en vue, en contrebas, s’élevant dans le puits… Deux entrèrent tandis que les autres continuèrent. Pas assez ; il lui en fallait au moins trois.
Attendre de la sorte lui rappela son adolescence, quand il squattait les files d’attente des grosses boîtes de nuit du Cap en compagnie de Gerhard. Ils finissaient toujours par réussir à s’incruster dans un endroit bien fréquenté où ils pouvaient exercer leurs talents, qui allaient du suçage de queues au coït anal dans les toilettes. Contre rétribution, bien sûr. Ce n’était pas la période la plus glorieuse de leurs existences, mais il fallait bien manger… Et payer sa came…
Cette fois, quatre securits parurent vouloir se diriger où il fallait… Dont trois androïdes. Facilement repérables par quelqu’un d’entraîné comme Jamal. Leurs dispositifs de détection rendaient tout mouvement à leur proximité par trop hasardeux. Patience…
Heureusement qu’Uzima les avait un soir remarqués lors de l’une de ces soirées. Avait-elle été séduite par leur roublardise, les avait-elle tout simplement trouvés attirants, avec leurs treize printemps artificiellement vieillis ? Dans tous les cas, elle avait bouleversé leurs vies, ce dont aucun des deux ne se plaignait. Les frêles petites putes qu’ils étaient avaient été transfigurées en de beaux jeunes hommes athlétiques et cultivés, enfin à même de survivre sans s’avilir.
Deux nouveaux securits passèrent, venant des étages supérieurs. Cela ne serait pas encore pour tout de suite.
Ils étaient à présent heureux de lui être d’une fidélité sans faille. Ce n’était pas la certitude de se faire éliminer s’ils quittaient son service qui les motivait ; juste la reconnaissance. Uzima était une personne plus que correcte. Elle ne les sacrifierait que si elle n’avait pas le choix… Et puis, avec elle, le sexe était vraiment agréable.
Enfin… Cinq securits, tous humains, s’immobilisèrent devant la porte. Le temps que celle-ci s’ouvre, il se laissa doucement descendre à leur niveau. Lorsqu’ils la franchirent, ils étaient accompagnés d’une ombre qui les quitta à la première bifurcation.
Jamal ne fit pas au plus court. Il s’efforça d’emprunter les couloirs et allées les plus fréquentés, toujours dans le souci de s’y faire le moins remarquer. Quand il devait malgré tout passer par une zone trop vide, il coupait son antigrav pour marcher.
Un certain nombre de détours le menèrent à la chambre de la lieutenante securit Kyoko Agami. Si l’on en croyait les relevés de ses paiements enregistrés par le système, elle était encore au niveau Détente lorsqu’il avait quitté Uzima et Gerhard. Sachant qu’elle reprenait le service dans onze heures, elle ne tarderait plus à rentrer… Il s’adossa au mur, à côté de la porte, et s’immobilisa.
* * *
Ancien building fédéral, Vieille ville, Los Angeles, 25 juillet 2097, 05h47
Un concert de hurlements le tira violemment du sommeil où il n’avait plongé que depuis trop peu de temps. L’odeur de barbaque grillée était là également, plus forte… Beaucoup plus forte. Plus appétissante, aussi. Enivrante… Depuis combien de temps n’avait-il plus avalé la moindre viande, déjà ? Ca datait du burger qu’il avait pris en compagnie de Li Ann… Quatre ou cinq jours, quoi. Trop pour lui… Surtout après la quantité de drogues qu’il avait absorbée depuis son arrivée à cette époque… Il en salivait.
Alors même que les suppliciés étaient encore vivants – et bruyants -, il se leva pour s’en approcher. Heureusement, ça avait encore été la fête au cul et à la défonce durant une bonne partie de la nuit ; par conséquent les autres n’étaient pas encore très vifs. Lui n’avait guère pu baiser : il n’avait pas osé entreprendre Li Ann qui ne lui avait pas paru des plus motivées, et aucune jok ne s’était hasardée à aborder un gars si proche d’une asiate, fût-elle sous la protection de Towk. Autant profiter de s’être économisé…
Lorsqu’il jugea la cuisson convenable, il fut le premier à arracher une jambe de l’une des carcasses, avant que les flammes ne s’éteignent complètement. Surmontant son dégoût, il en détacha le mollet, dont il ôta le pied. De cette façon, il lui restait en main un morceau de viande qui n’avait plus trop apparence humaine.
C’était poisseux de graisse. Il inspira un bon coup, fit le vide dans son esprit, et prit une bouchée de chair qu’il se força à mâcher. Par malheur, au moment d’avaler, son regard tomba sur les doigts racornis du corps sur lequel il avait prélevé ce qu’il goûtait. Il ne put réprimer un haut le cœur, puis une remontée de gerbe qui le força à gonfler ses joues pour la contenir tant bien que mal dans sa bouche, et ainsi ne pas avoir à subir la honte de répandre en plein « repas » sa merde devant tout le monde. Au prix d’un gros effort sur lui-même, tout fut ravalé, laissant comme d’habitude un goût désagréable sur la langue. Le seul moyen qu’il trouva pour faire disparaître cette « saveur » fut de détacher un nouveau bout de bidoche.
Ca passait déjà mieux. Nettement mieux. Il eut même le loisir d’étudier ce qu’il avait dans la bouche. C’était pas très tendre – l’enculé était musclé –, mais juteux. La peau grillée craquait agréablement sous les dents, tandis qu’un délicieux jus chaud coulait sur sa langue. Ca lui rappelait le canard laqué.
Putain, ça faisait du bien…
Flow R. n’avait pas eu tort de l’avertir que tout n’était pas rose ici, à commencer par leur saleté de bouffe liquide. Ca faisait que quelques jours qu’il s’en tapait à tous les repas mais l’avidité avec laquelle il s’empiffrait de cette viande prouvait qu’il en avait déjà un peu ras le cul. Enfin… Si les petits extras comme celui-là s’avéraient fréquents, ça compenserait.
Quand il eut fini de bâfrer, il retourna auprès de Li Ann, s’essuyant de la manche un menton dégoulinant de graisse. La jeune femme observait avec un air révulsé les joks se disputer la chair des cadavres fumants. Elle avait dû le voir faire pareil… Ses chances de baiser un jour avec elle s’amenuisaient du coup sérieusement. Fallait espérer qu’elle accepte toujours de les aider, parce que sans elle, une fois dans les Twins, ils seraient plutôt paumés.
Ivan s’avisa bientôt de la présence de Towk, flottant sur de petits glisseurs à deux mètres du sol, au-dessus de Li Ann, les mains croisées derrière le dos. Deux SM l’accompagnaient, tirant chacun un gros coffre noir à antigravité, et l’un d’eux portant un bocal à anse rempli de pilules à défonceur.
_Ce que vous allez tenter nécessitera un matériel plus subtil que d’habitude, commença Towk tandis que ses « porteurs » déposaient leur chargement au milieu du squat des Purple Arrows et de leurs quelques potes SM. Dans ces malles, y’a assez de combis thermops pour faire une bonne équipe d’infiltration. Si certains d’entre vous n’en trouvent pas, ils n’auront qu’à attaquer avec mes SM. Pour ce qui est des cachetons, vous aurez pas droit aux hallus, ni aux berserks… Pas question de vous voir péter un câble au mauvais moment…
Sans tarder, les pilules circulèrent parmi eux et Ivan ne se fit pas prier pour faire comme tout le monde. La première bouffée qui lui parvint occasionna encore la sensation de « deuxième peau » qu’il avait éprouvée chez les Purple Arrows… Avec en plus le léger écoulement de sang que sa narine martyrisée lâchait de temps en temps.
La pêche que lui amena le cachet lui fit néanmoins vite oublier ces menus effets secondaires.
Dans les coffres, des combis thermops ainsi que des armes : antidros et tokamaks. Ce qu’il avait piqué dans la manta étant probablement supérieur à tout ça, Ivan se contenta de regarder les autres s’équiper.
Li Ann se livrait à un manège bizarre : assise en tailleur, elle avait posé devant elle un disque de données ramassé quelque part dans le bordel des joks. Ensuite, elle s’arracha l’ongle de l’index d’un coup sec. Ivan s’était crispé, souffrant pour elle. Ce n’était en fait qu’un faux ongle collé sur le vrai, dont elle détacha une minuscule pastille argentée de la taille d’un confetti. Elle la fixa sur le disque de données, qu’elle rangea ensuite dans une poche de sa thermop en adressant un clin d’œil à Ivan. Ne percutant pas trop ce qu’elle avait trafiqué, il regarda ailleurs et s’étonna de voir Bite-en-Feu se joindre à eux.
« Ca m’a l’air de déchirer, vos conneries ! » fut la seul explication qu’il en obtint.
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