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Vermont Avenue, Los Angeles, 20 août 2008, 17h00.
C’était la merde.
Se faire virer de l’université ne le préoccupait pas tant que ça ; de toute façon, les profs les lui brisaient royalement. Le seul problème serait de faire avaler la pilule à ses vieux… Qui, de toute façon, étaient vraiment trop minables pour se permettre de lui reprocher quoi que ce soit. Quand on pensait que son père, qui le tannait sans arrêt avec leurs origines russes, n'était même pas foutu d'entrer en relation avec la mafia ruskof de Los Angeles, on se demandait quelle ambition pouvait bien animer leurs petites vies…
En revanche, la découverte par les flics, à trois rues du campus, du corps de Bobby, étouffé par sa propre bite qu’on lui avait tranchée et enfoncée dans la gorge, était nettement plus inquiétante. Surtout deux jours après celle du cadavre de Doug, dans le même état… C’était clairement signé par les chicanos : il devait s'attendre à subir le même sort s'il ne réagissait pas.
L'inconscience peu commune qui le caractérisait empêchait bien la mort de l’impressionner, mais elle ne pouvait rien contre la perspective de l'émasculation à vif. Il n’y avait pas trente-six moyens d’échapper à ce traitement… Un flingue – et pas un qui lui péterait dans la main –, ce qu’il n'avait pas les moyens de se procurer seul.
Bon, il était dans la quarante-troisième… Il ne devrait en théorie plus tarder à tomber sur W.MC, s’il traînait bien dehors à cette heure, comme convenu. Un petit noir avec un short et un marcel de basketteur verts, et une casquette blanche vissée sur la tête… Il le découvrit au coin d’un hôtel, en train de fourguer sa dope à un camé livide. Ivan n'en était pas – encore – un. Pour l'instant, sa plus grosse défonce consistait à s’envoyer deux-trois lignes de coke lors d’une soirée, sans plus. C'était d'ailleurs parce qu'il avait conservé un peu de crédibilité que W.MC. lui avait proposé de dealer pour lui sur le campus de l’USC ().
Ralentissant, Ivan lui fit un signe de la main et arrêta sa caisse un peu plus loin. Il se contenta d’ouvrir la fenêtre côté conducteur, sans sortir. Valait mieux être prudent, dans le coin.
L’autre tirait un peu la gueule, en approchant.
_Les nouvelles vont vite, grommela Ivan pour lui-même.
_J'ai su pour Bobby, commença W.MC en s’accoudant à sa portière. Moche, hein ?
Il s'en foutait éperdument, c'était évident.
_Non. Ce connard n'a eu que ce qu'il méritait. Il a pas pu s’empêcher de l'ouvrir et il s’est fait crever. Comme ça, il la ramènera moins.
C'était vrai : Bobby était une grande gueule notoire qu’Ivan n'avait jamais appréciée. C'était juste le pote de l'un de ses compagnons de beuverie.
W.MC parut un bref instant déconcerté par son attitude, mais il se reprit rapidement et lui demanda ce qui l'amenait ici. Un grand sourire se dessina sur le visage du dealer quand il vit la « commission » qu’Ivan lui ramenait. Fallait dire qu’il y avait bien mille dollars, enroulés dans cet élastique… La marie-jeanne se vendait bien, chez ces branleurs d’étudiants.
Ils causèrent quelques minutes de l’état du marché, W.MC lui proposa comme d’habitude de fourguer des trucs plus « durs » à ses petits camarades, Ivan déclina l’offre une fois de plus…
_OK, fit Ivan, rapidement car il avait hâte d’entrer dans le vif du sujet. Il me faudrait aussi un flingue…
L'autre réfléchit un peu, vraisemblablement pour décider si l'espérance de vie d'Ivan valait la peine de se donner du mal pour lui.
_Le flingue, dans une heure… Tu paieras plus tard.
Il sortit un petit sachet d’herbe de sa poche et le lui fila.
_Cadeau !
_Merci, répondit simplement Ivan avant de démarrer.
Il n'avait aucune raison d'être spécialement reconnaissant envers W.MC. Les petits cadeaux faisaient partie du jeu et étaient nécessaires à la motivation de ses dealerboys.
Tout en roulant, il revint à ses préoccupations immédiates : il allait s'offrir un petit moment de détente solitaire avant de s'attaquer aux choses sérieuses…
Il prit donc la direction du sud afin de se trouver un coin tranquille, exempt de flics aussi bien que de chicanos. La rue Hoover, puis la soixante-huitième… Là, y’avait de bons endroits. Un peu craignos, certes, mais le tas de ferraille qu’il conduisait le mettait à l’abri de toute convoitise. Et puis ses fringues usées et sa gueule de branleur à moitié stone faisaient (presque) couleur locale.
Ayant avisé une impasse s’achevant sur un mur facile à escalader en cas d'alerte, il se gara pas loin puis alla s’y planquer, avec son sac.
Là, il sortit son bong (), hermétiquement clos afin de bien conserver à l’intérieur l’eau nécessaire à son bon usage. Après en avoir laborieusement bourré la douille – il était un peu stressé –, il la tira. D’un coup, pour être bien éclaté.
S'étant ramassé la claque d'usage, vautré par terre, il repensa à cette fameuse soirée ou Doug, Bobby et lui, complètement faits, s’étaient tapé cette superbe chicanos. Fallait dire qu’elle les avait cherché…
D’accord, Doug et Bobby l’avaient draguée comme des gros lourds. C’était pas une raison pour les envoyer chier de cette façon… En plus, ça n'avait fait qu’attiser leur convoitise. Même si elle avait pas seize ans, son corps était déjà celui d’une vraie femme. Comme son arrogance, d’ailleurs, forte qu’elle était de la réputation du gang de son frangin… Tout pour plaire, quoi.
Elle avait souffert, pleuré, les avait insultés, et ils avaient pris leur pied. Pas très glorieux mais putain que ça avait été bon…
* * *
Planète Terre, le 11 septembre 2010, 8h15.
Ce matin-là, l'Occident se réveilla avec fracas. Deux bombes nucléaires avaient explosé, l'une à Londres, l'autre à Washington, faisant plus de quarante millions de morts et cent millions d'irradiés. Une heure plus tard, une troisième bombe explosa à Chicago, puis une quatrième à Atlanta, ajoutant cent millions de victimes au terrible bilan de cet attentat gigantesque, et achevant de terroriser des populations occidentales déjà au bord de l’hystérie.
Très vite, les soupçons se portèrent sur les islamistes actifs dans la plupart des pays arabo-musulmans, contre qui les opinions publiques américaine et anglaise exigèrent des représailles immédiates. Les militaires, quant à eux, ne se montraient pas des plus calmes. En l'absence d'ordres précis de leurs dirigeants, morts pour la plupart à Washington et Londres, leurs esprits s'échauffaient sérieusement.
Pendant deux jours, le monde vécut ainsi dans l’attente de savoir qui, des terroristes ou des militaires, allait frapper en premier, jusqu'à ce qu'une cinquième et une sixième bombe éclatent à Moscou et à Milan. Des revendications disséminées sur le Net, de la part de vagues groupuscules affiliés à Al-Qaida, finirent de convaincre les occidentaux qu'ils étaient agressés par une vague de terrorisme islamiste. La semaine suivante vit alors se développer en Occident une franche hostilité à l'Islam, qui déboucha sur de nombreux pogroms visant les musulmans d'Europe, de Russie et d'Amérique du Nord.
L’armée russe entra en état d’alerte maximale.
Lorsque la septième et dernière bombe éclata à Bombay, la réaction indienne fut immédiate. Malgré l’absence de la moindre preuve, les missiles nucléaires furent lâchés sur le Pakistan. Qui répliqua.
Ce fut tout ce dont avaient besoin les généraux russes, américains et européens pour déclencher à leur tour des représailles nucléaires massives, contre l’ensemble des pays islamiques.
Les continents tremblèrent, le Sahara s’étendit jusqu'à la Méditerranée, et une partie de l’Humanité s’évapora brutalement de la surface du globe.
Mais dans les pays du Golfe, ce bombardement ne se contenta pas d’éradiquer la population… Il rendit également inutilisables toutes les ressources pétrolifères avec un bon nombre d'années d'avance sur les prévisions les plus pessimistes. Les gisements de la mer Caspienne avaient subi le même sort.
L'Humanité connut à ce moment une des plus graves crises de son histoire : la disparition presque totale de carburant, ajoutée à l'anarchie causée par l'exode massif de populations en partie contaminées, engendra plusieurs guerres civiles et épidémies en Occident, en Afrique et en Asie centrale.
Ainsi, en moins d'une semaine (), six cent millions d’humains cessèrent d’exister, ainsi que la majorité des réserves pétrolières de la planète. Les derniers grands gisements exploitables se trouvaient Amérique du Sud et en Russie, qui allait pouvoir sortir d’un relatif sous-développement économique que l'Occident ne tarderait à connaître… La toute-puissance des U.S.A. avait été totalement anéantie avec la Mégapole américaine. Les radiations se propageaient vite vers le Canada, y provoquant comme ailleurs l'exode et le chaos. En Europe, elles allaient engendrer des déplacements de populations vers l'Allemagne, la France et la Pologne, accompagnés de sanglantes émeutes occasionnant quantité de coups d'état et révolutions sans lendemains.
Le grand vainqueur de cette semaine sembla être l’Asie. Le Japon, qui figurait déjà parmi les premières puissances économiques depuis des années, vit le monde entier dépendre brusquement de lui. La situation perdura jusqu’en 2015, date où ses progrès surprenants dans tous les domaines touchant aux énergies renouvelables permirent aux hommes de se passer définitivement des hydrocarbures. Des champs de capteurs solaires couvrirent à perte de vue les déserts radioactifs de la planète, tandis que l’on plantait d’éoliennes colossales les mers désormais sinistrées qu’étaient la Méditerranée et la Caspienne, et que l’on disséminait des centrales hydro-électriques sur les fleuves désertés par l’Homme. L’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord, ainsi qu’une partie de l’Europe et de l’Amérique du Nord devinrent les poumons énergétiques de la planète.
Entre-temps, la Chine et la Corée réunifiée s’étaient liées au Japon dans un étroit partenariat économique qui se mua bientôt en Grande Asie, la nouvelle puissance politico-économique dominante. L’Asie du Sud-est fut rapidement absorbée. Seules l'Océanie, l’Amérique du Sud et l'Afrique du Sud n'avaient pas pris un retard technologique et économique trop grand sur la locomotive mondiale.
Après quelques années de désordres relatifs, l'Union Sud-américaine émergea sur le plan international, sans toutefois être capable de concurrencer la G.A. La Russie conserva une certaine indépendance politique, due essentiellement à son passage progressif sous le contrôle d’une entité maffieuse sur laquelle la G.A n'avait guère d’influence.
En 2051, les hommes réussirent à extirper l’énergie négative du vide quantique auquel elle était jusqu’alors indéfectiblement liée. La maîtrise de cette nouvelle énergie conduit à la mise au point de l'antigravité, qui révolutionna la vie sur Terre. La construction fut tellement facilitée par l’incrustation de générateurs d'antigravité dans les structures des bâtiments, que des mégapoles démesurées s’édifièrent en G.A, puis dans le monde. Les contraintes en hauteur disparurent. Avec l’apparition de véhicules antigravitationnels, les transports terrestres connurent également un développement considérable, qui précipita l’exploration du système solaire (et son exploitation).
Un bouleversement encore plus radical faillit avoir lieu lorsqu’en 2073 on tenta pour la première fois d’expérimenter une machine temporelle, sur Titania, le plus gros des satellites d’Uranus. Malheureusement, une catastrophe mit brutalement fin aux recherches sur le sujet : Titania disparut. Les enregistrements des satellites d’observation en orbite autour d’Uranus révélèrent un petit trou noir qui entra en expansion à la surface de Titania, sur le lieu du centre de recherches. Il engloutit l’astre avant de s’effondrer rapidement sur lui-même, victime de l’instabilité que ses infortunés créateurs humains lui avaient conférée. Cet événement retentissant vint rappeler le pouvoir de destruction détenu par l’humanité…
Traumatisés par le désastre de la Dark Week, les hommes frappèrent d’une interdiction draconienne les recherches sur le voyage spatio-temporel.
* * *
Soixante-huitième rue, Los Angeles, 20 août 2008, 17 h 45.
Ivan était vraiment bien… Bien... Plus de latinos, plus de cadavres... Il se dit soudain que ce serait encore mieux avec de la musique. Justement, il avait emporté son lecteur mp3, avec entre autres le Black Sunday de Cypress Hill. S'enfonçant un écouteur dans chaque oreille, il lança le Hits from the Bong, de circonstance.
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Merci bien, et bonne lecture...